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« Faut-il se décourager, madame ?
Vous reposez devant nous, et pourtant, je ne suis pas même capable de prononcer comme il convient votre nom.
Faut-il se décourager ?
Vous reposez devant nous, madame Anekhan L., mais il m’a fallu un dictionnaire pour situer précisément le Laos où vous êtes née, le 03 décembre 1952 ; pour identifier sa capitale, où vous avez vu le jour.
Faut-il se décourager, madame, à la pensée qu’ayant parcouru la moitié du monde, vous deviez le laisser en compagnie d’une poignée d’inconnus ?
Au découragement, à ce qui passe et qu’on ne retient pas, souvent j’oppose un livre. Songeant au Mékong, que vous avez connu, j’ai choisi Duras, qui l’a connu aussi, quoique bien en aval.
J’ai choisi le Mékong, qui passe et qu’on ne retient pas :
“Je regarde le fleuve. Ma mère me dit quelquefois que jamais, de ma vie entière, je ne reverrai des fleuves aussi beaux que ceux-là, aussi grands, aussi sauvages, le Mékong et ses bras qui descendent vers les océans, ces territoires d’eau qui vont aller disparaître dans les cavités des océans. Dans la platitude à perte de vue, ces fleuves, ils vont vite, ils versent comme si la terre penchait.”
Adieu, madame. »

Günter Grass, Le tambour, traduction Jean Amsler :
« Répétant sans arrêt : “On va ben voir” et “ben voir un peu”, le docker continua de haler la corde, mais avec un effort accru, il descendit les pierres au-devant de la corde et tendit la main — maman ne se détourna pas assez tôt — d’un geste large vers l’échancrure gargouillante du granit, chercha, saisit quelque chose, raffermit sa prise, tira et réclamant à grands cris place libre balança à la volée, au milieu de nous, quelque chose de lourd qui ruisselait, un paquet de vie jaillissante : une tête de cheval, une tête de cheval fraîche, comme authentique, la tête d’un cheval noir, une tête de moreau à crinière noire donc qui hier encore, avant-hier encore pouvait avoir henni ; car la tête n’était pas pourrie, ne sentait rien, tout au plus l’eau de la Mottlau ; mais tout sur le môle sentait cela.
Déjà l’homme à la casquette de docker — à présent il l’avait rejetée sur la nuque — se tenait jambes écartées au-dessus du morceau de carcan, hors duquel surgissaient furieusement de petites anguilles vert clair. L’homme avait de la peine à les attraper ; car des anguilles, sur des pierres lisses et par-dessus le marché humides, se meuvent vite et adroitement. En même temps, aussitôt, les mouettes et les cris de mouettes furent sur nous. Elles plongeaient, se mettaient à trois ou quatre pour attraper une anguille petite ou moyenne ; elles ne se laissaient pas chasser ; le môle était à elles. Pourtant le docker réussit, en tapant à tour de bras et en plongeant les mains parmi les mouettes, à mettre deux douzaines peut-être de petites anguilles dans le sac que Matzerath, serviable comme il s’en donnait volontiers l’air, lui tenait. De la sorte il ne put voir maman pâlir à la manière d’un fromage blanc et, tout de suite après, appuyer la tête sur l’épaule de Jan et sur le col de velours.
Mais une fois les anguilles petites et moyennes dans le sac, le docker, de qui la casquette était tombée par terre au cours de ce travail, commença à extraire du cadavre des anguilles plus grosses, de couleur sombre. Alors maman dut s’asseoir, Jan voulut lui détourner la tête, mais elle ne se laissa pas faire et continua furieusement de darder un regard globuleux de vache sur l’autopsie grouillante à laquelle procédait le docker.
“Voyons voir”, haletait-il par intervalles. “Eh ben on va regarder.” En s’aidant de sa botte d’égoutier, il entrebâilla la bouche du cheval et fourra un gourdin entre les mâchoires de telle sorte qu’une impression se forma : toute la denture jaune de la bête éclatait de rire. Et quand le docker — maintenant on voyait que par le haut il était chauve et ovoïde — plongea les deux mains dans le gosier et en tira d’un seul coup deux anguilles, grosses au moins comme le bras et aussi longues, maman aussi en eut la gueule ouverte : elle rejeta tout son déjeuner, albumine grumeleuse et jaune d’œuf qui s’étirait en fils parmi des flocons de pain blanc baignés de café au lait, sur les pierres du môle. Elle était encore agitée de spasmes, mais plus rien ne venait ; elle n’avait pas tellement mangé au petit déjeuner, parce qu’elle avait du poids en trop et voulait absolument maigrir. Elle essayait pour ce motif toutes sortes de régimes qu’elle suivait rarement — elle mangeait en cachette — et il n’y avait qu’une chose à laquelle elle se tînt : la gymnastique du mardi à l’Organisation féminine, bien que Jan et même Matzerath la prissent à la rigolade quand, avec son sac de sport, elle allait chez ses rombières grotesques, travaillait, en satin bleu, aux massues et cependant ne maigrissait pas.
Cette fois-là, maman avait au plus craché une demi-livre sur les pierres et elle eut beau se forcer elle ne parvint pas à perdre davantage. Ce qui venait encore n’était que mucosités verdâtres — mais les mouettes vinrent aussi. Elles étaient déjà sur place quand elle se mit à vomir ; elles viraient plus bas, se laissaient tomber avec un “flac” gras, se battaient pour le déjeuner de maman ; elles n’avaient pas peur de prendre du poids. Il n’y avait pas moyen de les chasser — qui l’aurait pu ? — tandis que Jan Bronski en avait peur et tenait ses mains sur ses beaux yeux bleux. »