dimanche 13 avril 2008

« C'est ton chaos psalmodié »

[in Thibet, Victor Segalen]

III
Même si je meurs plongeur à la mer saumâtre, mauvaise au goût,
Ou nageur à plat dessus la plaine,
Ou de mort tiède étalé dans l’immobile lit trop doux,
Je n’omettrai point de mon haleine
Ardente, — cri de rappel, — le souvenir à voix d’airain
De ton premier geste souverain.
Thibet, d’un bond tu m’apparus, — le monde changé, — vierge énorme
Au delà des monts de mon désir ;
Épaulant le Ciel-Océan de ton promontoire sans norme,
Radjah du gigantesque gésir.
L’espace a durci : le poids tombe ; l’eau se fait lutte mouvante ;
Ici, tout dévale de ton haut ;
Et l’eau et l’espace et le poids et je ne sais quoi d’épouvante,
Descend, majestique en Tes troupeaux :
Ces humains ! Ces taureaux enrobés ! des deux arcs m’encornant, — deux mains m’empoignant,
Intrus et interdit dès l’orée ;
Ces géants grenats et grands, faces saintes, démarche délurée,
Ces bucranes vivants et grognants !

XVII
Ce n’est pas seulement l’horreur et le vertige de puissance
Que détient ton monde Thibétain...
Ni cette austère et superbe affrontée, ni ce rugissement d’insolence
Que portent tes fronts éléphantins,
Pays rebelle et âpre lieu, — mais voici que ta vallée haute
Enclose, o désespérante si loin.
C’est la prairie inattendue, c’est l’auberge claire, don et joie de l’hôte
C’est le chant des fleurs...
Voici le vallon que je sais, — Prairie enclose ! Prairie haute,
O calme et fleuri, o doux Thibet !
Tu as des vallons que je sais à peine penchés vers la terre
Des champs immobiles m’attendant...
Des mousses douces, et terrains mous où poussent et tremblent les airelles
Toute une forêt floréale
Une retraite, un rêve haut : un reliquaire aux joies encloses
Vallon des vallées impériales
Cependant que de branche à branche noire comme les guirlandes des années
Volent longissimes les usnées.

LVII
Après ces cris, ces hurlements, ces imprécations orantes...
Une seule, un seul vœu : à ton image, Thibet ; sur le plan des châteaux surnaturels
Laisse-moi bâtir et orner la petite chambre que tout homme bâtit en lui-même,
Ou — brute populaire — ne bâtit pas.
Moins haute que le Potala, qu’elle soit bâtie sur son arête...
Au dedans, — beurrée de douceurs, copieuse et sucrée, mijotante et mystiquement mûre,
Avec des recès plus noirs et plus riches, — l’éclat des coups sur l’œil fermé, le jaillissement...
Avec son orchestre de voix mélopéennes, — mais amoureuses, rugissantes au seul démon d’amour
Avec des conjurations dépeçantes pour mes ennemis
Qu’ils soient, ceux-là, mis en pièces !...
Que la demeure de mon âme devienne cette âme Thibétaine !
Mais au-dehors, les fenêtres et le toit pur... S’ouvrent tout grands sur tes abîmes
Tes vallons, tes creux, la carrure de ce pays,
Que du bout de mes doigts écrivant, mais frémissant de paroles pulpées
De mes deux mains saisissant et secouant ton immense sujet, pays de Bod
J’ai tenté d’enlacer en Poëme, cet hymne exutoire...
D’autres parmi les hommes, ont choisi leurs dieux parmi les hommes !
Et ! Thibet, c’est dans la face de la Terre
Que choisissant son visage le plus majestueux, le plus expressif,
Je t’ai fait, Pèlerin découragé, la Hauteur, le Symbole, — le Dieu.

[ajout du 18 avril 2008 : voir également de ce côté-ci...]

1 commentaire:

A.D. a dit…

Merci pour la visite et le lien. A vous lire.