mardi 10 mars 2009

« Ma soeur, un petit sourire »



[Claire Guezengar, Sister Sourire, une pure tragédie, Paris, Léo Scheer (Laureli), 2009.]

Des similitudes y sont – les ordres et le désordre, entre : avant ce final qui s’ensuit ce qu’on sait d’elle un peu, Bruxelles et la boutique, la guitare, la claustration résolue, certain goût du beau modique, les studios d’enregistrement, l’icône invisible ou l’image dépourvue de légende, la déconfiture.
Ce qui s’enfuit.
Certes ces similitudes.
Pour autant : Sister Sourire point égale ni réductible jamais à Sœur Luc-Gabriel, non plus qu’à Claire G. (pun intended – Guezengar sur cent quinze pages en la matière autorise tout – Big Mother is watching you).
Le tout très inversement.
« Je ne sais pas si on peut appeler ça une confession, c’est un terme galvaudé et un genre un peu éculé. L’Acculée, ce serait pas mal comme titre, ça me correspond assez. »
Dans Ouestern était l’« enculée » dont même on faillit faire un titre ; alors d’emblée c’est l’hyper (texte), manière que les pendules.
Et qu’à l’inverse on dérègle les genres, bio désorientée, la défunquée dit je – les désajustements, justement, seyant impec à l’empapée décoincée, pop un peu, mi-chair et mi-poisson, vantant, punk presque, la pilule d’or ou les gloires de la masturbation - et cette compagne de lit en dernier ressort alter ego du grabat.
Cette histoire s’est faite sans moi. Je reconstruis beaucoup, j’interprète des éléments depuis mon petit point de vue.
Guezengar on l’a dit s’autorise tout, bouscule sec.
« J’écrivais en français, je gardais le latin pour le folklore. »
Pan dans son sujet – que par ailleurs elle couve - « ma foi ressemblait à un petit yoyo fou » – on ne moque ici ni ne raille – Sister quand elle déraille émeut, touche en coulant, choit choyée.
« Pure tragédie ». Certes. « Sans doute que, depuis le début, ce n’était pas évident. » Destin scellé, spirale infernale, l’annonce faite à la guigne.
Soit.
Mais le verbe rit, des vers mirlitonnent et vachement, là, je dois le confesser, j’ai commencé par déchanter, des phrases vont routières, pauvres et chantantes, potaches trash. « J’étais antisociale. Si j’osais, j’ajouterais, je perds mon sang-froid. » Ni trop ni trop peu, les Évangiles sur vinyle, mouche à tout coup quasi - voyez deux pages très onomatopiques dont la louferie ménagère fleure la Complainte du progrès d’un garçon qui s’y entendait, et non comme à ramer des choux.
L’idée était venue de tout en haut. C’est-à-dire en fait d’en bas, un peu plus au sud. Au Vatican. Le souverain pontife et ses sbires discutaient sec pendant ces années-là. Vatican II fut une révolution. Chanter, prier, gratter, galvaniser les foules, faire onduler les paroissiens. Pénurie d’organistes, préférons les guitaristes. C’était le refrain de l’époque.
Les gros bonnets ont enfin pigé que le latin n’était pas une langue si populaire. La messe est dite, ça sonne aussi bien en français. Optez pour le vernaculaire, qu’ils disaient. Maintenant, les prêtres vous parlent droit dans les yeux.

« Tout cela est vrai.
Tout cela je l’ai lu. »
Péchez plus.
Lisez.

samedi 7 mars 2009

Thiais (03)


[voir ici]
« Vous êtes née, madame Jasmine E. M., à M., le 1er janvier 1946.
Vous avez vu le jour dans un pays d’ocre et d’hectares d’oliviers, de collines douces et de pain rond.
Vous avez vu le jour là où jamais l’on ne laisse un homme, ou une femme, se porter seul en terre.
Nous ignorons ce qui fait que votre parcours s’achève ici, dans le pâle et le gris, dans le froid. Et pour quelle raison cette solitude ?
À ces questions pour toujours sans réponse nous tâchons aujourd’hui d’opposer notre présence menue à vos côtés, nos pensées sobres, et ces quelques lignes du Libanais Khalil Gibran :
“Qu’est-ce donc que mourir, si ce n’est s’offrir nu au vent et s’évaporer au soleil ?
[...]
Quand vous aurez bu à la rivière du silence, alors seulement vous pourrez véritablement chanter.
[...]
Et dès lors que la terre aura réclamé votre corps, vous saurez enfin danser.”
Adieu, madame. »

dimanche 15 février 2009

Muser haut, muser bas


[Ricky, de François Ozon, avec Alexandra Lamy, Sergi López...]
Du fait que vivre tue on se casque, on se masque – et Ricky quand on l’y risque n’y coupera pas non plus, infans d’un coup chitineux.
Du fait que vivre émeut on baise.
Après quoi cela vous reste sur le cœur sous l’espèce de l’increvable crierie de Ricky que presque on exècre.
À force.
Mais cela, voyez, va se rédimant car la vie n’est pas toujours si chienne.
Et parce qu’ailleurs cela gouleye, cela coule : car Ricky c’est du lait.
Sous la peau sans apprêt du sein les canaux lactifères, les biberons qu’à tort on s’imagine innombrables – tétins et tétines bouchant, bondonnant bébé, obturant le cri de Ricky dont l’expression vit ailleurs, lacs lactés des œils dans quoi flotte un pois bleuet – la mère, la fille, le fils, idem – et c’est, au fond, de lait, à la fin, qu’on croirait que Katie dégouttant ruisselle, dont la mamelle aurait giclé comme celle d’Héra aux ciels dont précisément Ricky montre la voie.
Ricky galatophore.
Mieux : Ricky blanc, le point blanc sur le papier blanc (ce pour quoi un temps le père est forclos, l’ogre au poil noir et le dévoreur de poulet quand l’enfant se fait un temps galliforme) – mais blanc double (et Ricky d’ailleurs entier double : poussée du merveilleux sous l’œil de la famille ; pour le reste du monde survenue fantastique), blanc duel incarné dans le blanc carné de Lisa, tantôt crevarde et tantôt lumineuse, blanc blême ou blanc de lait, blanc des rêves ou de la carence conjuguée à l’émaciation, ici quasi cadavéreux et là nitescent, diaphane parfois jusqu’au hyalin (ces fois-là Ricky s’évapore, qui sait qui croire et d’où ça voit ?), masque albuginé, masque oui (d’où ça parle ?), quoi qu’il en soit lactescence, blanc flanqué de tous ses symboles, candeur invariablement mais toujours candeur de chair – hosanna : Ricky tu n’es pas un ange.

mardi 10 février 2009

Monte là-dessus


Cela se situe là.
Très étonnamment la croisée de ces rues-ci, au bas quand c’est en haut que la rencontre eut lieu – la rencontre c’est ailleurs : plutôt sa perpétration, les mois de soi s’abolissant et à cette abolition bichant, c’était là.
Sapidité ci-devant.
D’où vient qu’en bas cela sourde quand c’est là-haut.
Si bien qu’au pied des marches – bruine à pavé gras, on souhaiterait qu’il fît nuit, qu’un lampion l’huile, qu’on déploie des grisettes -, je me scinde – car P* poussa là : lors la carte postale est itou le plus confidentiel de soi, le for, soi certes non plus prescrit mais soi tout à fait, soi sans soif ni fin, soi reclus peut-être mais parfois s’expansant, soi sans pleur, soi à soi soumis, soi sous l’astreinte et l’assouplissement.
Ductile.
Sans compter un défilé fondu vers Saint-Vincent, des tantes exhumées, croit-on, de Notre-Dame-des-Fleurs.
On paye à la librairie le dernier Jean Rolin, deux recueils de Roubaud, les Histoires blanches d’André Frédérique.
Sur quoi retour gourbi.

mercredi 21 janvier 2009

Thiais (02)


Pour les explications, cliquer ici.
« Au seuil de la mort, à l’âge de 82 ans, Louis-René des Forêts écrit :
“Tel que le voici devenu, on devrait dès à présent ne parler de lui qu’au passé, mieux encore, le laisser peu à peu glisser dans l’oubli.”
Ces mots hélas, monsieur Roger B., né le 10 février 1938 à C., vous regardent de près.
L’écrivain poursuit :
“En dépit des infirmités de la décrépitude et du sombre isolement où il vit ses derniers jours, le culte de l’amitié [...] demeure comme de tout temps son plus ferme et lumineux soutien.”
Ces mots hélas, au vu des circonstances qui nous réunissent aujourd’hui, semblent ne plus vous concerner que de très loin.
C’est pourquoi, monsieur, sans prétendre valoir celles et ceux qui, un jour ou l’autre, ont sans doute accompagné votre parcours, nous nous tenons près de vous ce matin.
Dans l’espoir malgré tout, et dans l’affection modeste.
Adieu, monsieur. »

jeudi 15 janvier 2009

mercredi 17 décembre 2008

« brutalité de la dépose en lambeaux lumineux »


« Cette femme patiente. Elle attend que l’appareil photographique ait lentement fait sa prise. Du fond obscur de sa propre image, dans l’eau vieille et sale du miroir, elle nous regarde, une femme se penche vers le fond de sa propre image, s’offre à la fois au miroir et à l’objectif. Sur de plus anciens tirages argentiques, comme cet autre de la maison Braun conservé aux archives départementales du Haut-Rhin, on distingue, un peu sépia, le reflet brouillé de son visage tendu vers nous dans le détour du miroir. Un jour de, disons 1863, elle est entrée dans le studio du photographe, ils ont patiemment arrangé les détails de cette scène. On ne sait pas combien de temps duraient les séances, certaines étaient longues, dix, quinze prises, des costumes, des accessoires, une vraie répétition, et la pose, contraignante, sans compter le tirage des plaques de verre au collodion qui devait se faire immédiatement après chaque photo, tout est construit, contraint, rien n’échappe. Ces images, celles-ci en particulier, ne parlent que de la longue préparation d’un corps au combat, que de la longue exposition d’un corps à sa propre séduction, à ce combat-là, à cette mort de très longue haleine et minutieusement préparée. Rien de pathétique dans ces images, rien non plus de fulgurant, rien de ce qu’on trouve souvent dans la photographie, l’éloge de l’instantané, l’essor, l’irruption, l’élan, rien de ces gestes héroïques qui persistent dans une photo mais qui ne furent dans la réalité qu’une apocalypse brève : un homme se dresse au sommet d’une colline, frappé de plein fouet, se hissant et s’écroulant à la fois ; une femme se retourne vers l’objectif dans un mouvement de surprise heureuse ; une femme hissée sur une pyramide de corps élève d’un geste immense le drapeau d’une nation ; un condamné à mort regarde l’objectif avec cette insistance calme qui est la marque même du passage, transi qu’il est déjà. Ici, au contraire, tout est immobile, tout est pris dans la durée, dans la persistance de ce corps à s’exposer, à durer dans sa pose, à se figer ainsi dans son reflet, nous regardant la regarder se regardant, cette femme observe, elle est le prédateur, elle est sa proie, elle est le cygne, elle est Léda, elle n’attend que d’être prise, ravie, mais par elle seule. »
(Nathalie Léger, L’exposition, P.O.L., 2008, p. 41-43)

lundi 8 décembre 2008

Thiais (01)


[Depuis peu j’ai rejoint le Collectif Les Morts de la Rue, entre autres accompagnant au cimetière de Thiais les défunts isolés que la Mairie de Paris enterre dans le Jardin de la Fraternité (jadis carré des indigents, qui pour les soins dont il fait aujourd’hui l’objet méritait qu’on le rebaptise).
À chaque inhumation nous sommes deux.
Avant de déposer une fleur sur la tombe (un cyclamen aujourd’hui), l’un ou l’autre lit un texte au bord de la fosse.
Je laisserai ici les miens, manière de prolonger l’hommage et d’inviter à connaître mieux le beau travail du Collectif.]

« Vous êtes né, Jean-Yves T., le 17 avril 1970 à N.
Vous aviez, monsieur, deux ans de moins que moi.
Pourtant je me tiens debout ce matin au pied de votre tombe.
Pourtant nous sommes tous deux jeunes encore, nous l’étions.
Vous l’étiez.
Depuis l’Est ou le Nord, tous deux nous venions de province et le monde, nous l’avons appris en même temps.
Pourtant vous êtes mort où je vis, dans le 18e arrondissement de la capitale.
Pourtant ce matin vous êtes seul, quand à votre place j’aurais une mère pour me pleurer, des amis chers.
Quel sort, monsieur, fait aux hommes des sorts si divers, si injustement variés ?
Le geste que j’accomplis ce matin en vous accompagnant peut sembler dérisoire au regard de ces sorts injustes et des fortunes accablantes.
Soyez assuré pourtant que par ce geste nous saurons garder présent votre souvenir, et vivace la colère.
Nous n’oublierons pas.
Adieu, monsieur. »

mardi 2 décembre 2008

Point c'est tout


Le 09 novembre, Laure Limongi déplorait avec raison le quasi silence entourant la parution, entre autres, de Mademoiselle de Biche, d’Emmanuel Tugny.
Le 10, elle reproduisait une belle lettre de Noëlle Renaude adressée à l’auteur.
Tugny par ici emballe et grise, Tugny ravit.
Depuis le Crevant happant.
Et quand Bibi lut Biche, Bibi bicha.
À venir : micro bafouille à quoi l’on s’essaiera dans l’engouement.
Pour l’heure dans un micro, Bibi bafouille.
Du Biche évidemment :


mercredi 19 novembre 2008

Ali Dada et les quarante bougies


« Et puis les années passent.
Inquiétude.
Que faire pour la surmonter ?
Une ligne plus une ligne. En rester là coûte que coûte. »
(Robert Pinget, Taches d’encre, Paris, Minuit, p. 90)

mardi 11 novembre 2008

« Vas-y, bidasse, remplis mon quart. »


« Vous savez aussi bien que moi, commença l’obstiné, que nous sommes en temps de guerre. La somme que vous me devez, je vous l’ai prêtée avant la guerre et, sans cette guerre-là, je n’insisterais pas pour le paiement immédiat. Mais j’ai eu récemment de bien tristes expériences. »
Il tira un calepin de sa poche et continua :
« Tout est inscrit là. Le lieutenant Jonata me devait sept cents couronnes, et il a osé tomber sur la Drina. Le sous-lieutenant Prachek s’est fait faire prisonnier au front russe, et il me doit deux mille couronnes. Le capitaine Wichterle, qui me doit la même somme, s’est fait massacrer par ses propres soldats à Rawa Rouska. Le lieutenant Machek, qui est prisonnier des Serbes, me doit quinze cents couronnes. Et j’en ai encore pas mal comme ça. Il y en a un qui tombe dans les Carpathes, un autre se noie en Serbie, un autre encore meurt dans un hôpital en Hongrie, et pas un ne se soucie de ce qu’il me doit. Vous comprenez maintenant mes raisons, vous voyez bien que je sortirai ruiné de cette guerre si je ne me décide pas à devenir énergique et impitoyable. Vous allez faire valoir peut-être qu’avec vous il n’y a pas péril en la demeure, parce que vous êtes à l’arrière. Mais tenez... »
Il mit son calepin sous le nez du Feldkurat :
« Lisez vous-même. L’aumônier militaire Matyas, décédé le... dans le pavillon des cholériques. Il y a de quoi devenir fou, quelqu’un qui me doit dix-huit cents couronnes et qui s’en va tranquillement donner l’extrême-onction au premier venu atteint de choléra.
— C’était son devoir, cher monsieur, fit le Feldkurat ; demain, moi aussi, je vais administrer.
— Et dans une baraque à choléra la même chose, ajouta Chvéïk. Vous n’avez qu’à nous accompagner, et vous verrez ce qu’on appelle des gens qui se sacrifient.
— Monsieur l’aumônier, insista l’autre, croyez-le, je suis dans une situation plus que précaire. On dirait vraiment que cette guerre est faite exprès pour supprimer de la face du monde tous mes débiteurs.
— Quand vous serez soldat - vous savez qu’on prend maintenant des civils -, et quand vous irez au front, nous dirons avec M. l’aumônier une messe pour que le Bon Dieu daigne se souvenir de vous et régler votre compte avec le premier shrapnell parti des lignes ennemies. »
(Jaroslav Hašek, Le brave soldat Chvéïk)