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lundi 27 juillet 2009

Thiais (05)



[voir ici]
« Faut-il se décourager, madame ?
Vous reposez devant nous, et pourtant, je ne suis pas même capable de prononcer comme il convient votre nom.
Faut-il se décourager ?
Vous reposez devant nous, madame Anekhan L., mais il m’a fallu un dictionnaire pour situer précisément le Laos où vous êtes née, le 03 décembre 1952 ; pour identifier sa capitale, où vous avez vu le jour.
Faut-il se décourager, madame, à la pensée qu’ayant parcouru la moitié du monde, vous deviez le laisser en compagnie d’une poignée d’inconnus ?
Au découragement, à ce qui passe et qu’on ne retient pas, souvent j’oppose un livre. Songeant au Mékong, que vous avez connu, j’ai choisi Duras, qui l’a connu aussi, quoique bien en aval.
J’ai choisi le Mékong, qui passe et qu’on ne retient pas :
“Je regarde le fleuve. Ma mère me dit quelquefois que jamais, de ma vie entière, je ne reverrai des fleuves aussi beaux que ceux-là, aussi grands, aussi sauvages, le Mékong et ses bras qui descendent vers les océans, ces territoires d’eau qui vont aller disparaître dans les cavités des océans. Dans la platitude à perte de vue, ces fleuves, ils vont vite, ils versent comme si la terre penchait.”
Adieu, madame. »

lundi 15 juin 2009

Thiais (04)



[voir ici]
« Pour un peu, vous seriez ces quelques planches qui vous contiennent.
Vous vous appelez Claude A., vous êtes né le 9 juin 1944 à P.
Vous venez d’avoir 65 ans.
Quelques planches vous contiennent, et nous ignorons tout de vous.
Sauf ces planches où vous ranger.
Quel genre de vie est-ce là, où il arrive que des vivants portent en terre des morts sans famille, sans amis ?
Dans ce genre de vie-là, monsieur, nous n’avons pas plus d’âme que la boîte qui vous renferme.
Nous sommes debout, mais debout comme des planches.
Nous sommes en bois.
C’est pourquoi le geste que nous accomplissons ce matin paraît si dérisoire.
Soyez certain pourtant, qu’avec la toute petite âme que nous tâchons de mettre dans notre bois, nous saurons garder présent votre souvenir.
Nous ne vous oublierons pas.
Adieu, monsieur. »

mardi 5 mai 2009

mardi 10 mars 2009

« Ma soeur, un petit sourire »



[Claire Guezengar, Sister Sourire, une pure tragédie, Paris, Léo Scheer (Laureli), 2009.]

Des similitudes y sont – les ordres et le désordre, entre : avant ce final qui s’ensuit ce qu’on sait d’elle un peu, Bruxelles et la boutique, la guitare, la claustration résolue, certain goût du beau modique, les studios d’enregistrement, l’icône invisible ou l’image dépourvue de légende, la déconfiture.
Ce qui s’enfuit.
Certes ces similitudes.
Pour autant : Sister Sourire point égale ni réductible jamais à Sœur Luc-Gabriel, non plus qu’à Claire G. (pun intended – Guezengar sur cent quinze pages en la matière autorise tout – Big Mother is watching you).
Le tout très inversement.
« Je ne sais pas si on peut appeler ça une confession, c’est un terme galvaudé et un genre un peu éculé. L’Acculée, ce serait pas mal comme titre, ça me correspond assez. »
Dans Ouestern était l’« enculée » dont même on faillit faire un titre ; alors d’emblée c’est l’hyper (texte), manière que les pendules.
Et qu’à l’inverse on dérègle les genres, bio désorientée, la défunquée dit je – les désajustements, justement, seyant impec à l’empapée décoincée, pop un peu, mi-chair et mi-poisson, vantant, punk presque, la pilule d’or ou les gloires de la masturbation - et cette compagne de lit en dernier ressort alter ego du grabat.
Cette histoire s’est faite sans moi. Je reconstruis beaucoup, j’interprète des éléments depuis mon petit point de vue.
Guezengar on l’a dit s’autorise tout, bouscule sec.
« J’écrivais en français, je gardais le latin pour le folklore. »
Pan dans son sujet – que par ailleurs elle couve - « ma foi ressemblait à un petit yoyo fou » – on ne moque ici ni ne raille – Sister quand elle déraille émeut, touche en coulant, choit choyée.
« Pure tragédie ». Certes. « Sans doute que, depuis le début, ce n’était pas évident. » Destin scellé, spirale infernale, l’annonce faite à la guigne.
Soit.
Mais le verbe rit, des vers mirlitonnent et vachement, là, je dois le confesser, j’ai commencé par déchanter, des phrases vont routières, pauvres et chantantes, potaches trash. « J’étais antisociale. Si j’osais, j’ajouterais, je perds mon sang-froid. » Ni trop ni trop peu, les Évangiles sur vinyle, mouche à tout coup quasi - voyez deux pages très onomatopiques dont la louferie ménagère fleure la Complainte du progrès d’un garçon qui s’y entendait, et non comme à ramer des choux.
L’idée était venue de tout en haut. C’est-à-dire en fait d’en bas, un peu plus au sud. Au Vatican. Le souverain pontife et ses sbires discutaient sec pendant ces années-là. Vatican II fut une révolution. Chanter, prier, gratter, galvaniser les foules, faire onduler les paroissiens. Pénurie d’organistes, préférons les guitaristes. C’était le refrain de l’époque.
Les gros bonnets ont enfin pigé que le latin n’était pas une langue si populaire. La messe est dite, ça sonne aussi bien en français. Optez pour le vernaculaire, qu’ils disaient. Maintenant, les prêtres vous parlent droit dans les yeux.

« Tout cela est vrai.
Tout cela je l’ai lu. »
Péchez plus.
Lisez.

samedi 7 mars 2009

Thiais (03)


[voir ici]
« Vous êtes née, madame Jasmine E. M., à M., le 1er janvier 1946.
Vous avez vu le jour dans un pays d’ocre et d’hectares d’oliviers, de collines douces et de pain rond.
Vous avez vu le jour là où jamais l’on ne laisse un homme, ou une femme, se porter seul en terre.
Nous ignorons ce qui fait que votre parcours s’achève ici, dans le pâle et le gris, dans le froid. Et pour quelle raison cette solitude ?
À ces questions pour toujours sans réponse nous tâchons aujourd’hui d’opposer notre présence menue à vos côtés, nos pensées sobres, et ces quelques lignes du Libanais Khalil Gibran :
“Qu’est-ce donc que mourir, si ce n’est s’offrir nu au vent et s’évaporer au soleil ?
[...]
Quand vous aurez bu à la rivière du silence, alors seulement vous pourrez véritablement chanter.
[...]
Et dès lors que la terre aura réclamé votre corps, vous saurez enfin danser.”
Adieu, madame. »

mercredi 21 janvier 2009

Thiais (02)


Pour les explications, cliquer ici.
« Au seuil de la mort, à l’âge de 82 ans, Louis-René des Forêts écrit :
“Tel que le voici devenu, on devrait dès à présent ne parler de lui qu’au passé, mieux encore, le laisser peu à peu glisser dans l’oubli.”
Ces mots hélas, monsieur Roger B., né le 10 février 1938 à C., vous regardent de près.
L’écrivain poursuit :
“En dépit des infirmités de la décrépitude et du sombre isolement où il vit ses derniers jours, le culte de l’amitié [...] demeure comme de tout temps son plus ferme et lumineux soutien.”
Ces mots hélas, au vu des circonstances qui nous réunissent aujourd’hui, semblent ne plus vous concerner que de très loin.
C’est pourquoi, monsieur, sans prétendre valoir celles et ceux qui, un jour ou l’autre, ont sans doute accompagné votre parcours, nous nous tenons près de vous ce matin.
Dans l’espoir malgré tout, et dans l’affection modeste.
Adieu, monsieur. »

lundi 8 décembre 2008

Thiais (01)


[Depuis peu j’ai rejoint le Collectif Les Morts de la Rue, entre autres accompagnant au cimetière de Thiais les défunts isolés que la Mairie de Paris enterre dans le Jardin de la Fraternité (jadis carré des indigents, qui pour les soins dont il fait aujourd’hui l’objet méritait qu’on le rebaptise).
À chaque inhumation nous sommes deux.
Avant de déposer une fleur sur la tombe (un cyclamen aujourd’hui), l’un ou l’autre lit un texte au bord de la fosse.
Je laisserai ici les miens, manière de prolonger l’hommage et d’inviter à connaître mieux le beau travail du Collectif.]

« Vous êtes né, Jean-Yves T., le 17 avril 1970 à N.
Vous aviez, monsieur, deux ans de moins que moi.
Pourtant je me tiens debout ce matin au pied de votre tombe.
Pourtant nous sommes tous deux jeunes encore, nous l’étions.
Vous l’étiez.
Depuis l’Est ou le Nord, tous deux nous venions de province et le monde, nous l’avons appris en même temps.
Pourtant vous êtes mort où je vis, dans le 18e arrondissement de la capitale.
Pourtant ce matin vous êtes seul, quand à votre place j’aurais une mère pour me pleurer, des amis chers.
Quel sort, monsieur, fait aux hommes des sorts si divers, si injustement variés ?
Le geste que j’accomplis ce matin en vous accompagnant peut sembler dérisoire au regard de ces sorts injustes et des fortunes accablantes.
Soyez assuré pourtant que par ce geste nous saurons garder présent votre souvenir, et vivace la colère.
Nous n’oublierons pas.
Adieu, monsieur. »

mercredi 19 novembre 2008

Ali Dada et les quarante bougies


« Et puis les années passent.
Inquiétude.
Que faire pour la surmonter ?
Une ligne plus une ligne. En rester là coûte que coûte. »
(Robert Pinget, Taches d’encre, Paris, Minuit, p. 90)

vendredi 24 octobre 2008

La boutique arc-en-ciel


Bibi traduit, un jour Payot publie ce que Bibi traduit.

Quatrième de couverture :
« Sandra Laing vient au monde en 1955 dans l’Afrique du Sud de l’apartheid. Elle devrait être née du “bon côté” puisque ses parents sont des commerçants afrikaners, donc blancs : or il y a eu un Noir parmi ses ascendants et une combinaison de gènes l’a faite métisse. À l’âge de dix ans, elle est expulsée par la police de l’école pour Blancs et reclassée “Coloured”. Victime des aberrations du système, elle change encore officiellement deux fois de couleur, mais c’est parmi les Sud-Africains noirs, dans la précarité des townships, qu’elle choisit de vivre, reniée par son père.
La chance se présente à Sandra en 2003 lorsqu’elle fait la connaissance d’un jeune réalisateur anglais, Anthony Fabian : il lui achète les droits cinématographiques de son incroyable aventure et lui permet ainsi d’ouvrir une épicerie. Va-t-elle pouvoir s’épanouir dans la nouvelle Afrique du Sud, malgré les fantômes d’une histoire nationale et d’un passé personnel qu’elle a refoulés au point d’ignorer longtemps qui était Nelson Mandela et de se réfugier dans les soap-operas ?
En se liant d’amitié avec elle, la journaliste new-yorkaise Judith Stone a su démêler avec pudeur les fils d’un destin hors du commun, et par là même sonder l’âme d’un pays pluriel, des années 1950 à nos jours. »

Un extrait :
« Lorsqu’on se dirige depuis Johannesburg vers l’East Rand en empruntant la route N-17, on longe des lotissements très semblables à ceux qu’on découvre dans la banlieue de Los Angeles, bordés de palmiers, de pins et de gommiers bleus. De l’un à l’autre s’étirent des prairies, des townships se déploient, des usines se dressent, ainsi que des crassiers, des chevalements par où les mineurs descendent sous la terre pour en extraire des minéraux précieux.
Impossible de manquer l’embranchement pour Tsakane : en lieu et place des cheminées industrielles apparaît soudain ce qui, à distance, ressemble au palais d’un djinn. De vastes tentes d’un blanc éclatant formant des angles impossibles, soulignées de néons bleu glacier, rose vif ou vert acide. De plus près, l’impression est la même : c’est un décor de carton-pâte, c’est Las Vegas, c’est un cirque. C’est Carnival City, composée d’un casino, d’une salle polyvalente et d’un cinéma. Le soir, ce complexe produit dans le lointain un bel effet, passablement singulier cependant au milieu des déchets miniers, des camps de squatters éparpillés çà et là, des townships aux bicoques alignées... Parc d’attractions en négatif. Le casino fut construit en 1991, après l’abrogation du Reservation of Separate Amenities Act : tout individu, de quelque couleur qu’il soit, pouvait dès lors y pénétrer. Lorsque je l’ai rencontrée, Sandra n’y avait jamais mis les pieds, ses voisins pas davantage. Les résidents du township aimaient le regarder briller à l’horizon en rêvant de décrocher un jour le jackpot devant les machines à sous. »

Un autre :
« “Est-ce que vous êtes en train de me dire, m’a-t-il lancé, que je vais devoir utiliser le même lavabo qu’un Noir ? Que je vais devoir boire dans une tasse dont un Noir se sera servi avant moi ?”
Je lui ai demandé :
“Attendez un peu : qui nettoie le lavabo chez vous ?”
Il m’a répondu :
“La bonne.
— Et qui lave votre verre ?
— La bonne.
— Elle est noire ?
— Évidemment.
— Si je comprends bien, un Noir a le droit de toucher votre verre pour le laver sans que vous y trouviez à redire, il a également le droit de nettoyer votre lavabo avec ses mains noires, mais il ne peut pas se les laver au même endroit que vous ?”
Il s’est levé en brandissant les poings. Il était tout rouge. J’ai bien cru qu’il allait me frapper. Sur ce, il m’a tourné le dos puis il est sorti.
Il est revenu plus tard pour me présenter ses excuses.
Il m’a dit :
“Vous m’obligez à réfléchir, et ça ne me plaît pas du tout !” »

samedi 6 septembre 2008

Le plomb, la plume


Alain Veinstein recevait le 2 septembre Pascal Quignard :
« Je comptais ne pas écrire cette rentrée, parce que j’avais fait paraître un livre, La nuit sexuelle, l’an dernier, pour lequel j’avais voulu aller en librairie, et donc je me sentais un peu fatigué, je disais à Michel Delorme, qui dirige les éditions Galilée, que non, cette année je pensais que j’allais me reposer et ne pas... Il m’a dit qu’il n’en était pas question, que - évoquant le nom de Nicolas Sarkozy très clairement -, que l’on ne pouvait pas laisser dans un état... comment dire... jamais, dans l’histoire nationale, la vulgarité, l’absence des lettres n’avaient été aussi grandes et qu’il fallait à tout prix que, dans ce cas-là, les lettrés ne se taisent pas et qu’il était un devoir pour moi de publier un livre. J’ai trouvé ça très gentil, et puis après j’ai trouvé ça pas forcément faux et je me suis dit : “Bon, eh bien, pendant cinq ans, je vais publier un livre par an, c’est une façon, comment dire, de défendre les lettres grecques ici, ou les lettres chinoises là...” Il y a [...] quelque chose de l’ordre de la réaction qu’il faut déchirer et, dans ce cas-là, les lettrés sont ceux qui déchirent lettre à lettre les mots qui veulent se prendre pour des mots. »

vendredi 8 août 2008

Tête de lare


donc : nouvelle carrée.
adsl : oui.
non : wifi.
prise téléphonique : à l’opposé du bureau.
ouarf - patience est mère sans fil.
ariane !

Lecture du jour, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil (Haruki Murakami, traduction Corinne Atlan) :
« Nous descendîmes alors le talus jusqu’à la berge. Au bord de l’eau, au fond de petites flaques couvertes d’une fine pellicule de glace, flottaient paisiblement des feuilles mortes, pareilles à des poissons morts, ventre à l’air. Je ramassai un galet dans le lit de la rivière, le fis rouler un moment sur ma paume. Shimamoto-san enleva ses gants, les mit dans la poche de son caban. Puis elle ouvrit son sac en bandoulière, en retira une sorte de pochette en beau tissu épais qui contenait une petite urne. Elle dénoua la ficelle qui entourait l’urne, souleva le couvercle, puis resta un moment immobile, à contempler le contenu.
Je la regardai sans bouger, en silence.
Dans l’urne, des cendres blanches. Shimamoto-san les renversa dans sa paume gauche, avec précaution, attentive à ne pas en répandre par terre. Le contenu de l’urne remplissait à peine le creux de sa main. Je me demandai de quoi, de qui, pouvaient bien provenir ces cendres. Comme c’était un après-midi sans vent, elles demeuraient sagement dans sa main. Shimamoto-san replaça l’urne vide dans la pochette en tissu, puis dans son sac, prit un peu de cendre sur le bout de son index, la lécha. Ensuite, elle me regarda et essaya de sourire. Sans succès. Son index était encore posé sur ses lèvres.
Je la vis s’accroupir près du fleuve pour y laisser glisser les cendres. La petite poignée de fine poussière disparut en un clin d’œil au fil de l’eau. Shimamoto-san et moi, debout au bord du fleuve, suivîmes un moment des yeux la direction du courant. Puis ma compagne considéra sa paume quelques instants avant de laver dans la rivière les résidus de cendre encore collés à sa main et de remettre ses gants.
- Tu crois qu’elles vont vraiment couler jusqu’à la mer ? demanda-t-elle.
- Peut-être. »

vendredi 25 juillet 2008

D'un gourbi l'autre


Déménageant/emménageant ce samedi.
Risquant de bas-débiter deux ou trois semaines.
Bouh.
Bah.
Bon - manière de patienter, lecture du jour :
« L’air retentit aussitôt du sifflement des verges et du bruit sourd de leurs cinglons sur ces belles chairs ; les cris d’Octavie s’y mêlent, les blasphèmes du moine y répondent : quelle scène pour ces libertins livrés, au milieu de nous toutes, à mille obscénités ! Ils l’applaudissent, ils l’encouragent, cependant la peau d’Octavie change de couleur, les teintes de l’incarnat le plus vif se joignent à l’éclat des lis ; mais ce qui divertirait peut-être un instant l’amour si la modération dirigeait le sacrifice, devient à force de rigueur un crime affreux envers ses lois ; rien n’arrête le perfide moine, plus la jeune élève se plaint, plus éclate la sévérité du régent ; depuis le milieu des reins jusqu’au bas des cuisses, tout est traité de la même manière, et c’est enfin sur les vestiges sanglants de ses plaisirs, que le perfide apaise ses feux.
— Je serai moins sauvage que tout cela, dit Jérôme en prenant la belle et s’adaptant à ses lèvres de corail ; voilà le temple où je vais sacrifier... ! dans cette bouche enchanteresse.
Je me tais... C’est le reptile impur flétrissant une rose, ma comparaison vous dit tout. »

mercredi 2 juillet 2008

Momont pas kawai


À preuve : c’est sur cette proposition qu’on fit hier, légère et court vêtue, que Boyz of Skandalz choisit de nous compter parmi ses membres - hosanna au plus haut des feux, et sirotons donc un thé dans le sabot évidé d’un bouc.
On rappellera, prenant l’habit sans le décrire car sur ces sujets les sbires, c’est entendu, ont le suçoir étanche, que Boyz of Skandalz « s'occupe de littérature & de Précieux Sang. de poésie & de chasse à l'âme. de poésie conçue comme une orfèvrerie barbare. comme un masque de mort mexicain. comme un cortège vaudou. comme une forte invasion de criquets. »
On ajoutera que Boyz of Skandalz « est une émanation d'auteurs et d'artistes bien vifs. un reliquaire d'ivoire pour les coeurs des morts qui palpitent. un trône d'âmes extatiques qui restent à couronner. ses affiliés occupent l'espace crânement. ils entendent y grandir. avant de se défaire de leurs bandelettes & de retomber en poussière. »
En hommage rituel à la Catrina qui accueille par là-bas le visiteur, le novice ou l’impétrant, un instant migrons-nous l’âme (qu’on promène ces temps-ci rincée mais digne à la boutonnière, non canulante on y tient) d’un coup de cette aile entre le puce et le caca d’oie à Quauhnahuac où calanchent Mingus et le Consul de Malcolm Lowry. Aux puissances osseuses, à la pulvérulence, au touriste une seconde attablé dans notre éphémère cantina servons ce qui survit quoi qu’il en soit dans les contrées de sueur et de taureaux assommés :

[bande-son : Charles Mingus, « Los Mariachis » in Tijuana Moods]




[lecture : Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan, Buchet/Chastel, 1969, trad. Stephen Spriel et Clarisse Francillon, p. 73]
« La tragédie, proclamée, tandis qu’ils remontaient l’arc de cercle de l’allée, non moins par les trous qui y béaient que par les hautes plantes exotiques, livides et crépusculaires au travers des lunettes noires du Consul, succombant de toutes parts à une soif gratuite, titubant, semblait-il presque, les unes contre les autres mais luttant, comme en une vision des voluptueux expirants, pour garder une attitude suprême de puissance ou de fécondité collective saccagée, pensa vaguement le Consul, la tragédie semblait observée et interprétée par une personne en marche à ses côtés qui disait en souffrant pour lui : “Regarde : vois combien tristes, combien étranges peuvent être les choses familières. Touche cet arbre, qui fut ton ami : hélas, que ce que tu as eu dans le sang puisse jamais paraître si étrange ! Lève les yeux vers cette niche dans le mur là-haut sur la maison, où se tient toujours le Christ, souffrant, qui t’aiderait si tu lui demandais : tu ne peux lui demander. Considère l’agonie des roses. Vois, sur la pelouse les grains de café de Concepta, tu disais de María d’habitude, séchant au soleil. En connais-tu encore le doux arôme ? Regarde : les plantaniers aux singulières fleurs familières, jadis emblèmes de vie, à présent d’une malemort phallique. Tu ne sais plus aimer ces choses. Tout ton amour maintenant, ce sont les cantinas : faible survivance d’un amour de la vie à présent tourné en poison, qui seulement n’est point tout à fait poison, et le poison est devenu ta nourriture quotidienne, quant à la taverne —” »

[lecture-bande-son : Bibi lit Malcolm Lowry, Under the Volcano, Penguin Books, 2000, p. 70]


samedi 28 juin 2008

« fiché en l’air dans la douleur du temps »


Cela se sache, on s’est rôti la hure à Méduses.
D’Antoine Brea depuis quelques mois l’on aimait [l’amour], on lisait ici ou des traces.
Demeurait Méduses (entre autres).
L’on ne perdait rien pour attendre.
Méduses « n’est pas un roman ».
Méduses méduse ? Non pas - facile et faux. Méduses est un court livre poing qui se monte à cru.
De Méduses on sort giflé, rudoyé, rossé, à tabac mais en gloire, en majesté dans les cordes - Méduses a ce pouvoir inusuel de hausser qui Méduses claque et cogne et crible.
On s’expulse toqué, tout engoué d’écriture et puis poigné (entre les côtes le pleur capital grâce à quoi parfois elles craquent - et qui s’en plaindrait. Méduses est une jauge du vivant en soi).
Antoine Brea poète précieux. Soit l’inverse du poète précieux.
Méduses qui embrase, qui crame est flamboyant. Rocaille quasi. Ce sont au semblable bain le prosaïque ou le transport, kif, le débridement, l’archaïsme itou, harnachant lâchant crachant ses cavales avec l’ivre liberté de grammaire et de mots qu’on voit célestement clocher par chez Céline.
Dire encore que cela suce le téton du mythe, biberonne - et combien goulûment - tel attirail mystique, tout poil fervent, des thaumaturgies. Troquant à temps le spirituel contre le spirituel. Avant qu’on y voie quincaille Brea d’emblée bouscule sa bimbeloterie (sans en liquider le sel talismanique).
A.B. sait l’humour, son efficace.
[Boyz of Skandalz], qu’il anime, « prône une poésie exigeante qui t’encule à sec, à l’harissa ».
Précieux.
Sans vaseline.
-------
« J’étais le fils du néant, l’enfant au regard dévoré des méduses, celui dont ne parle aucune prophétie, dont le temps n’a pas gardé trace, un corps numéroté aux organes revendus à un prix sacrifié. À présent je vivotais en liberté, te relatais tout ça, l’histoire de Jimmy Namiasz, un peu aussi la mienne, mais toi tu t’en fichais, tu ne me regardais pas. Du fond de ma tombe je te rapportais le roman namiaszéen, une ancienne poésie de l’avenir, ses allégories ses paraboles, mais tu t’en balançais, tu m’observais à l’œil nu. Tu m’observais vivant de tes yeux gigantesques et je brillais par ma béance incréé dans des mondes sans lunes. Parfois je m’inquiète si je n’ai pas rêvé, si mon existence a jamais eu une vraisemblance en dehors de toi, si l’univers connu d’alors n’était pas le pur produit de tes hallucinations personnelles. Possible que rien de tout cela ne fût vrai, que j’eusse tout inventé, ou bien toi ; et puis peut-être que non en fait - comment savoir ? -, tu paraissais si loin, dans ma tête tout se mélange. »

samedi 7 juin 2008

L'effet Vache qui rit


Manière de saluer par la bande le blog Ausgezeichnet qui, bath, botte bibi.

[Extraits : Katharine MacDonough, Truffes royales, Histoire des animaux de cour, Payot, 2008 (traduction bibi)]

« Les favorites, en revanche, sont des marchandises jetables que l’on délaisse une fois leur beauté flétrie, malgré le travail de titan qu’elles accomplissent pour conserver les faveurs du roi : il leur faut éliminer leurs ambitieuses rivales, séduire et distraire un amant blasé, souvent maussade, tout en se frayant un chemin dans le labyrinthe des multiples factions qui manœuvrent à la Cour pour gagner l’écoute du souverain, unique voie d’accès au pouvoir sous un gouvernement monarchique. Rares sont celles qui parviennent à leurs fins : Mme de Pompadour y laissera sa santé... »

« Mme de Pompadour et plus tard Marie-Antoinette disposent de lits ornementaux pour y coucher leurs animaux ; la favorite de Louis XV possède, dans sa collection de tableaux, une œuvre de Desportes montrant une niche tendue de damas bleu dont sort un chien à poil long. »

« Les domestiques de couleur les plus compétents peuvent espérer occuper un jour une position enviable. [...] Mme de Pompadour en compte deux à son service, qui perçoivent un salaire double de celui d’un laquais ; l’un d’eux apparaît dans l’œuvre de Carle van Loo qui la représente en sultane à qui l’on offre une tasse de thé. »

« Mme de Pompadour lègue [...] son épagneul Mimi, son singe et son perroquet au comte de Buffon, qui certes soutient la reine mais s’avère aussi le plus grand naturaliste de son temps. Les dernières volontés de la favorite de Louis XV ne seront cependant pas respectées ; son frère, le marquis de Marigny, “vilain dans tous les détails de cette immense succession, [...] envoya à la duchesse de Choiseul un petit chien qu’elle avait demandé en mémoire de son amie, en prenant, chose incroyable, la précaution de lui ôter son collier, parce qu’il était d’argent massif.” »

mercredi 16 avril 2008

« Sa petite gueule rose en délicate supplique »




Manière, aussi, de saluer au passage miss Carla/Dada.

« Je l’aimais, petite bourgeoise à habitudes et conforts, capitaliste en son fauteuil, mais aussi anarchiste qui détestait obéir quand je lui disais de rester couchée, ange kleptomane, petite tête sérieuse même quand elle folâtrait, usine à ronrons, petite bonne femme joufflue et foufflue, silencieuse damette aux moustaches, paix et douceur devant le feu, soudain si lointaine et digne, légendaire.
[...]
Alors, j’ouvrais le frigidaire et j’en sortais du foie cru, je le découpais avec des ciseaux et tout allait bien de nouveau. Idylle. J’étais pardonné. La queue vibrante d’impatience et de bonheur, elle fabriquait des ronrons premier choix, frottait sa frimousse contre ma jambe pour me faire savoir combien elle m’aimait et me trouvait charmant de découper du foie. Lorsque le foie était prêt dans la soucoupe, j’aimais ne pas le lui donner tout de suite. Je me promenais à travers le hall et le salon avec des méandres, et elle me suivait partout en grande fête, avec une démarche de marquise, cérémonieusement, enfant modèle et grande maîtresse de la cour, habillée soudain de gala, son noble panache frémissant et dressé, me suivait à pas mignons feutrés, si empressée en son menuet charmant, légère de convoitise et d’amitié, les yeux levés vers la sainte soucoupe, si fidèle et dévouée et prête à aller au bout du monde avec moi. Mon cher petit faux bonheur. »
(Albert Cohen, Belle du Seigneur, Folio Gallimard, 1968 pour la première édition, p. 424-427)

mardi 15 avril 2008

De bric (annoncette)

Rataplan :
à venir ici ou là une rubrique « Bestiolaire ».

De broc (annoncette)

Rataplan :
à venir de loin en loin une rubrique « Quinquets dans la ville » (textaillons ou photos) - cf. par anticipation le
17 mars 2008.

vendredi 4 avril 2008

Dans la bourriche à l'interclasse

C’est une cour, c’est des gniards, c’est hier :
L’institutrice : « Croyez-vous que ça vous soit possible d’être copains ?
— Oui, oui, ça peut possible, ça peut possible.
— Oui, pour moi aussi, mais faut lui dire qu’il arrête, parce que mon prénom, il s’appelle pas comme ça. »

Et c’est
Michon :
La récréation nocturne me jeta dehors : le grand vent soulevait dans la cour toute noire d’étranges papiers froissés, lunaires mais obscurs, des journaux ouverts qui soudain s’enlevaient et trouaient la nuit, tout blancs et spectraux comme des hiboux, à la merci d’un rien ; tournoyant, ils sombraient. Je m’abîmais dans ces disparitions infimes ; je pleurais et déguisais mes pleurs. D’autres godiches de première année, comme moi enracinés dans les longs préaux, regardaient avec des yeux ronds ce puits d’ombre où des choses débiles tombaient ; la lumière jaune du préau qui d’aplomb sur leurs têtes s’inclinait, les amenuisait, les isolait, ils n’osaient y faire que de petits gestes, touchaient dans une poche un canif, regardaient avec une lenteur imbécile leur montre neuve, esquissaient un pas vite renoncé, furtivement se baissaient et ramassaient un marron dont ils ne savaient plus que faire, en pétrissaient un peu l’énigmatique écorce, il disparaissait dans la poche des blouses, on n’y pensait plus. Certains, sous leur béret, s’abolissaient ; d’autres, en blouse trop longue, flottaient comme des petits vieux ; ils se savaient stupides, devinaient tous leurs gestes frappés d’ineptie ; ils avaient le cœur gros.
(Vies minuscules)

jeudi 3 avril 2008

« et les os broyés étaient tamisés »

« Dans les chambres à gaz
la police serra les gens tout près les uns des autres
de sorte qu’hommes et femmes se tenaient debout, en se montant sur les pieds les uns des autres —
et les portes furent fermées.
Mais le moteur pour fournir le gaz
ne put pas démarrer.
Une heure, puis deux et presque trois passèrent,
et dans la chambre à gaz on entendait des cris
et beaucoup priaient.
Le Professeur qui avait posé son oreille contre l’une des portes de bois
se tourna, sourit et dit, “Tout à fait comme une synagogue.”
Et puis le moteur se mit à fonctionner :
en une demi-heure environ
tous, dans la chambre à gaz, étaient morts. »
(Charles Reznikoff, Holocauste, traduit de l’américain par Auxeméry, Prétexte Éditeur, 2007, p. 55-56)
On signale une encyclopédie (en cours de constuction) consacrée aux génocides et crimes contre l’humanité :
Online Encyclopedia of Mass Violence.
En partenariat avec le CNRS et l’IEP-Paris.
On regrettera avec
Jacques Sémelin, directeur scientifique du projet, qu’un manque de moyens financiers empêche la mise en ligne d’une version française (les appels à Valérie Pécresse et ses services sont pour le moment restés vains).
« Sa sœur cadette s’avança vers un des Allemands —
avec une autre fille, une des amies de sa sœur —
et elles demandèrent qu’on les épargne,
elles se tenaient là debout nues devant lui.
L’Allemand les regarda dans les yeux
et les abattit toutes les deux — sa sœur et sa jeune amie ;
elles tombèrent
en s’étreignant. »
(Ibid, page 42)