lundi 29 septembre 2008

... est dans le détail.


« Pas de petits machins en foule pour la volupté de tripoter des riens : pas de Matisse. »
(Emmanuel Tugny, Mademoiselle de Biche, Leo Scheer, Laureli, 2008, p. 60)

lundi 22 septembre 2008

an ox, an ax


« Je ne me mets pas à ma table tous les matins, je ne travaille pas de manière raisonnable. J'attends le texte, “j'attends comme un boeuf”, pour reprendre l'expression de Kafka. Je suis très passif, rivé à la bibliothèque, vissé à l'attente. Contrairement à beaucoup d'écrivains qui s'en sortent en écrivant dix pages tous les jours, je ne suis pas graphomane. Ma relation au texte est une relation de lutte, de refus. De viol réciproque. » (Pierre Michon, Le roi vient quand il veut, Albin Michel, 2007, p. 178).

samedi 13 septembre 2008

« aux moments où il était à mourir »


« Scies et sabres, haches et marteaux, lames montées sur manchettes de cuir à fixer à l’avant-bras, spécialement fabriquées à Solingen en guise de couteaux à égorger, sans oublier une sorte de potence horizontale primitive à laquelle Serbes, Juifs et Bosniaques étaient pendus en série comme des corneilles et des pies, tels étaient les instruments de mise à mort les plus usités. » (W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne, Gallimard, Folio, traduction Bernard Kreiss, p. 132).
La guerre est à son terme, cela, dans mon souvenir, se tient en Italie où comme ailleurs on épure (il y a, aura chez nous le pendu de Cusset, par les pieds saisi, d’abord rossé, qu’on voit tête en bas une poignée d’instants baller puis mourir - le songe en moi déjà d’un crâne à l’envers au fond duquel le demi-quintal boule, d’organe et d’eau, les kilogrammes anatomiques, après quoi comme par un bec il (le crâne) souffrirait que fuie par lui l’invisible nerf qui d’ordinaire nous tient - et partout la foule écume, afflue reflue frissonne sous ce sac soumis à son esse).
Je suppose l’Italie puisque ailleurs aussi bien c’est la même chose.
On s’apprête à l’abattre, a pointé déjà vers sa viande les bouches des carabines, en direction du quintal d’organe et d’eau semi boulé sur sa chaise braqué cette faim noire, concrétée, décuplée, tapie, musculeuse que les gueules des fusils manifestent. La masse à l’image en impose, d’un homme bien mis quoique pauvrement, le veston est étriqué, les bottines mûres. L’on ne verra pas son visage, la mine à la fin qu’il fait ni la face qu’il lui oppose : c’est son dos que les exécuteurs ont tenu à présenter au peloton. Pour l’exemple. Pour la justice express, et famélique à l’égal de ses armes, anxieuse qu’on la manifeste. Pour la honte. La lie comme il se doit, jusqu’où il est censé la boire, ceux qui s’apprêtent à lui survivre paraissant imaginer qu’à sa carcasse en perce il faudra boire encore.
L’image : le dos : massif et manifeste, flagrant, impératif au point de sembler chantourné pleine suie - l’arrière-plan expose une poussière pâle (une farine), des ronces qu’elle poudre ; un fossé peut-être pourrait se discerner.
L’on comprend, car la scène est sans son et les tireurs hors champ, que la tâche s’accomplit lorsque le bord de l’écran fume, ce sont les bouches qui exhalent, les orifices vifs. La suie du veston comme une gueule d’ombre opposant sa ténèbre à l’appétit nitescent des pétoires engloutit les impacts, on ne voit rien.
Hors le bond du tesson on ne voit rien. On ne voit que ça. On le voit. On ne voit que soi. Soi saisi. Soi manifestement rossé, hameçonné par la parabole impeccable du tesson dans l’air pâle, qu’une truite à la soie du pêcheur et tirée du quintal d’eau qu’elle habite et lève, un instant, avec effort après elle ne décrirait pas mieux.
Le tesson est une fraction d’os, on voit passer de l’os et des cheveux dans l’adhérence, leurs bulbes devinés un à un, eux, déjà morts dans le gras du cuir ; on dirait une motte - de celles qu’on sarcle, à coups de club, de gazon sur les greens, avec l’inatteignable onomatopée du swing, les paraboles multipliées dans l’élégance et l’espace et l’air bleu des greens qui jamais, lui, ne fume par le bec béant des pétoires.
Le tesson n’est pas tombé que la masse affaissée noire s’évacue par la tête, la déjà charogne, au sol farineux vidant un sirop, son fluide épais comme soupe, et bitumeux. Sa poix. La poussière la boit jusqu’à la lie.
À nous tous un jour ce tesson est exigé. On reverse l’organe et l’eau, l’anatomique zinzin comme une pouche son grain, la tripe adhérente, la liqueur aussi qu’on s’acharne à croire pourtant plus volatile, olympienne, capable de bleuir mieux l’air bleu, un ratafia de boyard ou d’hidalgo, rien de moins, mais qui au même titre que la tripe s’excrète. D’ailleurs on sait qu’on se hausse du col, à preuve tout ce qu’on trace pour tenir malgré qu’il faille un jour se débonder, les enfants qu’on fait, les pages, les images.
Cette irritante grattelle qui pousse à durer quoi qu’il en coûte.
Ce que l’on trace est un tesson. Ce qu’on trace est l’autre moitié du sumbolon.
« Des jours et des semaines durant on se triture vainement les méninges et l’on ne saurait dire, à supposer que l’on soit interrogé sur ce point, si l’on continue à écrire par habitude ou pour se faire valoir, ou parce qu’on ne sait rien faire d’autre, ou encore parce que la vie n’a pas cessé de nous étonner, par amour de la vérité, par désespoir ou par indignation, pas plus qu’on ne saurait dire si le fait d’écrire nous rend plus sage ou plus fou. » (Sebald, ibid., p. 235-236)

jeudi 11 septembre 2008

« Il y a deux jours, soirée avec Utitz. »



Franz Kafka, 11 septembre 1912 :
« Rêve : Je me trouvais sur un isthme en pierres de taille profondément enfoncé dans la mer. J’étais avec quelqu’un ou avec plusieurs personnes, mais j’avais de ma propre existence un sentiment si fort que mes connaissances sur elles se bornaient à peu près au fait que je leur parlais. Je ne me rappelle que les genoux soulevés d’une personne assise à côté de moi. Au début, je ne savais pas où j’étais, mais en me levant par hasard, je vis, à ma gauche et à droite derrière moi, un immense océan aux contours distincts qui portait un grand nombre de vaisseaux de guerre alignés et solidement mis à l’ancre. À droite, on voyait New York, nous étions dans le port de New York. Le ciel était gris, mais également clair partout. Librement exposé à l’air de tous côtés, je tournoyais sur place pour essayer de tout voir. Du côté de New York, le regard s’abaissait un peu vers le fond, du côté de la mer, il montait. À ce moment, je remarquai aussi que près de nous, l’eau formait de grosses vagues sur lesquelles se déroulait un énorme trafic cosmopolite. Tout ce que je me rappelle, c’est que nos radeaux étaient remplacés par un immense fagot rond fait avec de longs troncs d’arbres ficelés, dont la coupe, à mesure que le fagot avançait, ce qu’il faisait aussi dans le sens de la longueur, sortait sans cesse de l’eau, plus ou moins selon la hauteur des vagues. Je m’assis, tirai mes pieds à moi, tressaillis de plaisir, m’enfonçai littéralement dans le sol tant je me sentais bien et je dis : “Mais c’est encore plus intéressant que la circulation sur les boulevards parisiens.” »

mardi 9 septembre 2008

des traces de pas dans la neige


(L’amour, expose Meaume le Graveur dans Terrasse
à Rome
, se compose d’images obsédantes à qui s’y
prend (Meaume le Graveur sait de quoi il parle).
Puis, « S’ajoute à ces visions irrésistibles une
conversation inépuisable qui s’adresse à un seul
être auquel tout ce qu’on vit est dédié. » (36))
Ce pour quoi inversement l’on a fini par s’amuïr
sans plus de ruelle au cœur où tenir salon, sans
plus rien dédier à qui l’on sait - dont pourtant
l’on croyait ne jamais vouloir quitter l’orbite,
ad vitam demeurer l’espèce d’orant dans la sotte
ferveur, ce comburant interminable et crâne avec
l’incendie qu’on s’imaginait émanant de qui l’on
sait, depuis qui l’on sait ronflant, crevant mes
deux yeux, et l’air chaud bouchonnant pour mieux
encapsuler cette paire d’oreilles - un jour vint
cependant où les jours (l’exténuation des jours)
ont mouché qui l’on sait, sa bûche brasillante ;
implacables mouchettes des jours passant, le cou
qu’elles coupent à nos ouvrages - il n’empêche :
le droit nous fut dès lors accordé de porter les
mains en coupe et le feu, de le porter, dès lors
où bon nous semble. On le laisse, s’éloigne, son
buisson déjà fait un point. C’est se taire qu’on
veut. Je vais en silence, dedans la matière d’un
silence dénué néanmoins de pesanteur, un silence
de quelque part en arrière de moi, qui sait s’il
ne s’agit pas de renouer pour l’occasion avec le
silence de l’enfant, unique, qu’on fut. Écrire ?
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Écrire, pour MD, c’est se taire. On sait, hélas,
pour avoir pratiqué les mathématiques, que toute
proposition n’est pas nécessairement réversible.
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(« — Où mènent donc ces pas ? (La fin des temps)
À soi-même répondis-je. C’est cela le cœur. Sans
le cœur, on ne peut arriver nulle part. » (231))

samedi 6 septembre 2008

Le plomb, la plume


Alain Veinstein recevait le 2 septembre Pascal Quignard :
« Je comptais ne pas écrire cette rentrée, parce que j’avais fait paraître un livre, La nuit sexuelle, l’an dernier, pour lequel j’avais voulu aller en librairie, et donc je me sentais un peu fatigué, je disais à Michel Delorme, qui dirige les éditions Galilée, que non, cette année je pensais que j’allais me reposer et ne pas... Il m’a dit qu’il n’en était pas question, que - évoquant le nom de Nicolas Sarkozy très clairement -, que l’on ne pouvait pas laisser dans un état... comment dire... jamais, dans l’histoire nationale, la vulgarité, l’absence des lettres n’avaient été aussi grandes et qu’il fallait à tout prix que, dans ce cas-là, les lettrés ne se taisent pas et qu’il était un devoir pour moi de publier un livre. J’ai trouvé ça très gentil, et puis après j’ai trouvé ça pas forcément faux et je me suis dit : “Bon, eh bien, pendant cinq ans, je vais publier un livre par an, c’est une façon, comment dire, de défendre les lettres grecques ici, ou les lettres chinoises là...” Il y a [...] quelque chose de l’ordre de la réaction qu’il faut déchirer et, dans ce cas-là, les lettrés sont ceux qui déchirent lettre à lettre les mots qui veulent se prendre pour des mots. »

lundi 1 septembre 2008

Calissons d'ex


Bois de Boulogne, 23 août 2008
« Et moi-même, ce qui commençait de m’attirer de plus en plus dans les bonbons au contact de Florent, c’était l’idée d’envelopper sous plusieurs couches de sucre successives le noyau ou la vérité, ou le désespoir, ou le désir, ou la faute. »
(Pascal Quignard, Le salon du Wurtemberg, Paris, Gallimard, 1986, p. 51)