vendredi 25 juillet 2008

D'un gourbi l'autre


Déménageant/emménageant ce samedi.
Risquant de bas-débiter deux ou trois semaines.
Bouh.
Bah.
Bon - manière de patienter, lecture du jour :
« L’air retentit aussitôt du sifflement des verges et du bruit sourd de leurs cinglons sur ces belles chairs ; les cris d’Octavie s’y mêlent, les blasphèmes du moine y répondent : quelle scène pour ces libertins livrés, au milieu de nous toutes, à mille obscénités ! Ils l’applaudissent, ils l’encouragent, cependant la peau d’Octavie change de couleur, les teintes de l’incarnat le plus vif se joignent à l’éclat des lis ; mais ce qui divertirait peut-être un instant l’amour si la modération dirigeait le sacrifice, devient à force de rigueur un crime affreux envers ses lois ; rien n’arrête le perfide moine, plus la jeune élève se plaint, plus éclate la sévérité du régent ; depuis le milieu des reins jusqu’au bas des cuisses, tout est traité de la même manière, et c’est enfin sur les vestiges sanglants de ses plaisirs, que le perfide apaise ses feux.
— Je serai moins sauvage que tout cela, dit Jérôme en prenant la belle et s’adaptant à ses lèvres de corail ; voilà le temple où je vais sacrifier... ! dans cette bouche enchanteresse.
Je me tais... C’est le reptile impur flétrissant une rose, ma comparaison vous dit tout. »

samedi 19 juillet 2008

« L’existence d’un artiste est tout entière dans son travail »


[l’homme à la clope, quoique sans dossier]

« Écrire : pour moi c’est respirer. Tout ce qu’on peut en dire d’autre est du baratin. »

Manière de saluer sur le fil Robert Pinget (« Le nombre qui m’a poursuivi, à mon corps défendant, je l’ai déjà dit, est le 19 (19 juillet [12 + 7] 1919). Je prie le ciel qu’il me rappelle avant 1999. »).

(« J’ai écrit autrefois un petit livre appelé Fable. Dans un moment de désarroi depuis longtemps surmonté. ») :

« Il ouvrait sa musette au milieu de la nuit, la clarté de la lune ne suffisait pas pour en faire l’inventaire, promenait sur ses lettres le rayon d’une torche électrique et ne dormait plus, le sommeil déserte le malheur.
Mais il sursaute, il a pleuré en rêve et se frotte les yeux, qu’est-ce que cette histoire d’occupant et d’exilé et cette théorie d’archanges à poil, de barbares célestes, de fleurs aux endroits mal venus, qu’est-ce que cette plainte sans cesse de femme ou de vache en chaleur, qui dicte ces lamentations, quel histrion s’est chargé de ma perte et me geint ces litanies de paumé.
Car il ne reconnaissait plus son sommeil, celui d’un autre l’a étouffé, il se promène dans un rêve ennemi plein de traquenards.
Jamais parlé cet idiome.
Images qui reviennent comme l’obsession d’un autre, qu’en faire sinon les apprivoiser mais il avait beau s’ingénier elles gardaient le sceau barbare. C’est alors que Narcisse lui revint en tête et il se penchait au balcon pour le découvrir sur la plage. L’autre y était, tout au bord de l’eau, couché sur le flanc.
Ils sont allés le rejoindre et de loin plaisantaient lui criant des obscénités. Le soleil était de plomb, le sable brûlant. Ils se sont approchés et soudain furent stoppés net par le cri de l’un d’eux, il est mort. Et ils virent les prunelles éteintes et la bouche entrouverte. Les cheveux étaient plaqués sur la nuque, la main droite était crispée sur la cuisse. Ils ont doucement remonté le corps parmi les lys des sables le soulevant sous les aisselles et ont posé sur le visage un linge blanc. L’été avait fait place à l’automne et des brumes s’élevaient de la mer, les collines à l’horizon disparaissaient sous des nuages bas. Le temps de l’exil était revenu et de longs cortèges s’ébranlèrent dans toute la contrée pour converger vers le cadavre et tous faisaient cercle autour de lui comme la troupe de ses frères autour du cygne mort.
Je les vois dit-il à l’inconnu, ils ont des bonnets roses ou bleus et certains sont affublés de longs manteaux, ils portent un sac de paille tressée où ils mettent leurs aliments. Mes yeux s’attachent aux homme dévêtus, ils n’ont que la peau sur les os et leur sexe ballote entre leurs cuisses comme des figues trop mûres. Ils sont beaux comme les morts de l’Orient. Ils viennent rendre témoignage. Et l’inconnu demandait de quoi ils avaient été témoins mais l’autre ne savait plus ou feignait de ne plus savoir, trop de souvenirs l’assaillaient et sa gorge s’étrangle.
Ce passé à dissoudre et le futur itou. »
(Robert Pinget, Fable, Minuit, 1971, p. 53-56)

mercredi 16 juillet 2008

Le jeu des erreurs


One two three four five

« La Mort souriante découvrant de grandes dents blanches, essuyant son front moite sur sa manche, un jeune Latino dégingandé en T-shirt Cal Tech. »

On l’emmène sans délai

« La femme était étendue nue sous un unique drap blanc comme déjà sur la table d’autopsie. »

Peut-être plus à L.A.

« La mort venait vers elle en trombe et finalement dans la lumière déclinante de ce qui avait été (supposait-elle, elle n’était pas sortie, n’avait ouvert quasiment aucun de ses stores) une journée étouffante la Mort sonna à sa porte, et l’appréhension de l’attente fut terminée, ou le serait bientôt. »

Trois heures quarante-deux

« Ce drap collait à son corps fiévreux dessinant ventre, hanches, seins d’une façon à la fois excitante & répugnante à voir. »




Nue en diagonale

« Alors vint la Mort, le long du boulevard dans la lumière sépia du crépuscule. »

Téléphone à main droite

« “Madame ? Un paquet.” Sa bicyclette était hideuse et réduite à l’essentiel et le propulsait à travers les embouteillages et elle sourit en pensant que lui, un inconnu, lui apportait la Mort, sans savoir ce qu’il lui apportait. »

À la morgue d’L.A.

« Sous le drap, les jambes étaient lascives, un genou légèrement relevé. Un de ses seins, le gauche, était presque dénudé. »

Fifth Helena Drive

« Les yeux et les oreilles du monde. Un jour, ce sera ton unique lieu de refuge, mais pas tout à fait encore. »

Peut-être plus à L.A.

« Alors vint la Mort à coup sûr. La Mort inévitable. La Mort pressée. La Mort pédalant à tout rompre. La Mort transportant, dans son solide panier grillagé derrière la selle, un paquet marqué LIVRAISON EXPRESS/FRAGILE. »

Cinq août soixante-deux

[Featuring Serge Gainsbourg, Joyce Carol Oates, Claude Seban, Jane Birkin]

jeudi 10 juillet 2008

Sitôt l'archimagie


Participant modestement à Page 48, beau projet de Pierre Ménard :
« Le principe de ce site, qui existe depuis janvier 2005, est simple, il s'agit d'une série de lectures de livres de différents genres (roman, poésie, essai), mais une seule page, la page 48.
Ce projet s’inspire d’un texte de Joe Brainard, I Remember, dans lequel l’auteur américain évoque ses souvenirs à partir d’une formule récurrente lui servant de leitmotiv ou de ritournelle et dont s’inspirera ultérieurement Georges Perec en publiant Je me souviens.
“Je me souviens d'avoir projeté de déchirer la page 48 de tous les livres que j'emprunterais à la bibliothèque publique de Boston mais de m'en être vite lassé.”
Le parcours de ces poèmes forme une lecture entre les lignes des livres de chevet, qui nous accompagnent au quotidien, et dont on n’achève jamais vraiment l'inépuisable lecture.
Un livre est tout entier contenu dans une de ses pages. Ces poèmes tissent entre les lignes espacées de nos lectures, les trames d'un récit chaque fois renouvelé, son écriture en marge. »





On a oublié l’année. C’est en tout cas Mythologies d’hiver. On lit Mythologies d’hiver à croupetons sur ce parquet caramel qu’on ne saura bientôt plus.
« Quand elle meurt, son ange adorablement l’emporte. »
C’est à la page soixante-trois, on fond en larmes.
On ne pleure pas parce qu’elle meurt. Qu’elle meure importe peu. Il en faut plus au pleur. S’il vient c’est pour l’adverbe impeccable ; il arrive pour le faux alexandrin. Quant à la vergogne, étonnamment elle est au clou. Elle sait. Pressent avant que la conscience ne le saisisse qu’on entre dans une chose assez vaste pour qu’elle (la vergogne) consente à baisser un instant sa garde. On se dissout dans la chose immense qui au cœur de qui lit et s’y dilue tient lieu dès lors de dieu grêle. La chose considérable porte au cœur et dès lors ne le quitte plus.
D’aucuns assurent que lire Michon « c’est entrer dans une fresque ». On les croit. Mais par ici où toujours on a tiré subsistance et survie de l’infinitésimal, l’entière magie se tient dans le pas sculpté des bœufs, dans les louanges plus petites et les petits serpents très doux ; elle reluit sur la muraille verte. Offre ses mystères à la grande hostie de neige craquante, ces cheveux de paille gelée.
C’est l’année 2005, l’été croule. C’est sur la plage de Sainte-Marie-de-Ré où l’on ne va pas bien. De petits enfants jouent, qui cet après-midi-là portent au cœur de qui a conçu dès longtemps le choix de s’en priver. On croule. On ouvre Vie de Joseph Roulin. Comme on en fait craquer le dos, le soleil a soudain de la bénévolence. On va redressant avec résolution le petit totem intime, on « jubile sans ostentation ». On rentre : la chose innombrable chante.

mercredi 2 juillet 2008

Momont pas kawai


À preuve : c’est sur cette proposition qu’on fit hier, légère et court vêtue, que Boyz of Skandalz choisit de nous compter parmi ses membres - hosanna au plus haut des feux, et sirotons donc un thé dans le sabot évidé d’un bouc.
On rappellera, prenant l’habit sans le décrire car sur ces sujets les sbires, c’est entendu, ont le suçoir étanche, que Boyz of Skandalz « s'occupe de littérature & de Précieux Sang. de poésie & de chasse à l'âme. de poésie conçue comme une orfèvrerie barbare. comme un masque de mort mexicain. comme un cortège vaudou. comme une forte invasion de criquets. »
On ajoutera que Boyz of Skandalz « est une émanation d'auteurs et d'artistes bien vifs. un reliquaire d'ivoire pour les coeurs des morts qui palpitent. un trône d'âmes extatiques qui restent à couronner. ses affiliés occupent l'espace crânement. ils entendent y grandir. avant de se défaire de leurs bandelettes & de retomber en poussière. »
En hommage rituel à la Catrina qui accueille par là-bas le visiteur, le novice ou l’impétrant, un instant migrons-nous l’âme (qu’on promène ces temps-ci rincée mais digne à la boutonnière, non canulante on y tient) d’un coup de cette aile entre le puce et le caca d’oie à Quauhnahuac où calanchent Mingus et le Consul de Malcolm Lowry. Aux puissances osseuses, à la pulvérulence, au touriste une seconde attablé dans notre éphémère cantina servons ce qui survit quoi qu’il en soit dans les contrées de sueur et de taureaux assommés :

[bande-son : Charles Mingus, « Los Mariachis » in Tijuana Moods]




[lecture : Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan, Buchet/Chastel, 1969, trad. Stephen Spriel et Clarisse Francillon, p. 73]
« La tragédie, proclamée, tandis qu’ils remontaient l’arc de cercle de l’allée, non moins par les trous qui y béaient que par les hautes plantes exotiques, livides et crépusculaires au travers des lunettes noires du Consul, succombant de toutes parts à une soif gratuite, titubant, semblait-il presque, les unes contre les autres mais luttant, comme en une vision des voluptueux expirants, pour garder une attitude suprême de puissance ou de fécondité collective saccagée, pensa vaguement le Consul, la tragédie semblait observée et interprétée par une personne en marche à ses côtés qui disait en souffrant pour lui : “Regarde : vois combien tristes, combien étranges peuvent être les choses familières. Touche cet arbre, qui fut ton ami : hélas, que ce que tu as eu dans le sang puisse jamais paraître si étrange ! Lève les yeux vers cette niche dans le mur là-haut sur la maison, où se tient toujours le Christ, souffrant, qui t’aiderait si tu lui demandais : tu ne peux lui demander. Considère l’agonie des roses. Vois, sur la pelouse les grains de café de Concepta, tu disais de María d’habitude, séchant au soleil. En connais-tu encore le doux arôme ? Regarde : les plantaniers aux singulières fleurs familières, jadis emblèmes de vie, à présent d’une malemort phallique. Tu ne sais plus aimer ces choses. Tout ton amour maintenant, ce sont les cantinas : faible survivance d’un amour de la vie à présent tourné en poison, qui seulement n’est point tout à fait poison, et le poison est devenu ta nourriture quotidienne, quant à la taverne —” »

[lecture-bande-son : Bibi lit Malcolm Lowry, Under the Volcano, Penguin Books, 2000, p. 70]