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mardi 2 juin 2009
vendredi 24 octobre 2008
La boutique arc-en-ciel
Bibi traduit, un jour Payot publie ce que Bibi traduit.
Quatrième de couverture :
« Sandra Laing vient au monde en 1955 dans l’Afrique du Sud de l’apartheid. Elle devrait être née du “bon côté” puisque ses parents sont des commerçants afrikaners, donc blancs : or il y a eu un Noir parmi ses ascendants et une combinaison de gènes l’a faite métisse. À l’âge de dix ans, elle est expulsée par la police de l’école pour Blancs et reclassée “Coloured”. Victime des aberrations du système, elle change encore officiellement deux fois de couleur, mais c’est parmi les Sud-Africains noirs, dans la précarité des townships, qu’elle choisit de vivre, reniée par son père.
La chance se présente à Sandra en 2003 lorsqu’elle fait la connaissance d’un jeune réalisateur anglais, Anthony Fabian : il lui achète les droits cinématographiques de son incroyable aventure et lui permet ainsi d’ouvrir une épicerie. Va-t-elle pouvoir s’épanouir dans la nouvelle Afrique du Sud, malgré les fantômes d’une histoire nationale et d’un passé personnel qu’elle a refoulés au point d’ignorer longtemps qui était Nelson Mandela et de se réfugier dans les soap-operas ?
En se liant d’amitié avec elle, la journaliste new-yorkaise Judith Stone a su démêler avec pudeur les fils d’un destin hors du commun, et par là même sonder l’âme d’un pays pluriel, des années 1950 à nos jours. »
Un extrait :
« Lorsqu’on se dirige depuis Johannesburg vers l’East Rand en empruntant la route N-17, on longe des lotissements très semblables à ceux qu’on découvre dans la banlieue de Los Angeles, bordés de palmiers, de pins et de gommiers bleus. De l’un à l’autre s’étirent des prairies, des townships se déploient, des usines se dressent, ainsi que des crassiers, des chevalements par où les mineurs descendent sous la terre pour en extraire des minéraux précieux.
Impossible de manquer l’embranchement pour Tsakane : en lieu et place des cheminées industrielles apparaît soudain ce qui, à distance, ressemble au palais d’un djinn. De vastes tentes d’un blanc éclatant formant des angles impossibles, soulignées de néons bleu glacier, rose vif ou vert acide. De plus près, l’impression est la même : c’est un décor de carton-pâte, c’est Las Vegas, c’est un cirque. C’est Carnival City, composée d’un casino, d’une salle polyvalente et d’un cinéma. Le soir, ce complexe produit dans le lointain un bel effet, passablement singulier cependant au milieu des déchets miniers, des camps de squatters éparpillés çà et là, des townships aux bicoques alignées... Parc d’attractions en négatif. Le casino fut construit en 1991, après l’abrogation du Reservation of Separate Amenities Act : tout individu, de quelque couleur qu’il soit, pouvait dès lors y pénétrer. Lorsque je l’ai rencontrée, Sandra n’y avait jamais mis les pieds, ses voisins pas davantage. Les résidents du township aimaient le regarder briller à l’horizon en rêvant de décrocher un jour le jackpot devant les machines à sous. »
Un autre :
« “Est-ce que vous êtes en train de me dire, m’a-t-il lancé, que je vais devoir utiliser le même lavabo qu’un Noir ? Que je vais devoir boire dans une tasse dont un Noir se sera servi avant moi ?”
Je lui ai demandé :
“Attendez un peu : qui nettoie le lavabo chez vous ?”
Il m’a répondu :
“La bonne.
— Et qui lave votre verre ?
— La bonne.
— Elle est noire ?
— Évidemment.
— Si je comprends bien, un Noir a le droit de toucher votre verre pour le laver sans que vous y trouviez à redire, il a également le droit de nettoyer votre lavabo avec ses mains noires, mais il ne peut pas se les laver au même endroit que vous ?”
Il s’est levé en brandissant les poings. Il était tout rouge. J’ai bien cru qu’il allait me frapper. Sur ce, il m’a tourné le dos puis il est sorti.
Il est revenu plus tard pour me présenter ses excuses.
Il m’a dit :
“Vous m’obligez à réfléchir, et ça ne me plaît pas du tout !” »
Quatrième de couverture :
« Sandra Laing vient au monde en 1955 dans l’Afrique du Sud de l’apartheid. Elle devrait être née du “bon côté” puisque ses parents sont des commerçants afrikaners, donc blancs : or il y a eu un Noir parmi ses ascendants et une combinaison de gènes l’a faite métisse. À l’âge de dix ans, elle est expulsée par la police de l’école pour Blancs et reclassée “Coloured”. Victime des aberrations du système, elle change encore officiellement deux fois de couleur, mais c’est parmi les Sud-Africains noirs, dans la précarité des townships, qu’elle choisit de vivre, reniée par son père.
La chance se présente à Sandra en 2003 lorsqu’elle fait la connaissance d’un jeune réalisateur anglais, Anthony Fabian : il lui achète les droits cinématographiques de son incroyable aventure et lui permet ainsi d’ouvrir une épicerie. Va-t-elle pouvoir s’épanouir dans la nouvelle Afrique du Sud, malgré les fantômes d’une histoire nationale et d’un passé personnel qu’elle a refoulés au point d’ignorer longtemps qui était Nelson Mandela et de se réfugier dans les soap-operas ?
En se liant d’amitié avec elle, la journaliste new-yorkaise Judith Stone a su démêler avec pudeur les fils d’un destin hors du commun, et par là même sonder l’âme d’un pays pluriel, des années 1950 à nos jours. »
Un extrait :
« Lorsqu’on se dirige depuis Johannesburg vers l’East Rand en empruntant la route N-17, on longe des lotissements très semblables à ceux qu’on découvre dans la banlieue de Los Angeles, bordés de palmiers, de pins et de gommiers bleus. De l’un à l’autre s’étirent des prairies, des townships se déploient, des usines se dressent, ainsi que des crassiers, des chevalements par où les mineurs descendent sous la terre pour en extraire des minéraux précieux.
Impossible de manquer l’embranchement pour Tsakane : en lieu et place des cheminées industrielles apparaît soudain ce qui, à distance, ressemble au palais d’un djinn. De vastes tentes d’un blanc éclatant formant des angles impossibles, soulignées de néons bleu glacier, rose vif ou vert acide. De plus près, l’impression est la même : c’est un décor de carton-pâte, c’est Las Vegas, c’est un cirque. C’est Carnival City, composée d’un casino, d’une salle polyvalente et d’un cinéma. Le soir, ce complexe produit dans le lointain un bel effet, passablement singulier cependant au milieu des déchets miniers, des camps de squatters éparpillés çà et là, des townships aux bicoques alignées... Parc d’attractions en négatif. Le casino fut construit en 1991, après l’abrogation du Reservation of Separate Amenities Act : tout individu, de quelque couleur qu’il soit, pouvait dès lors y pénétrer. Lorsque je l’ai rencontrée, Sandra n’y avait jamais mis les pieds, ses voisins pas davantage. Les résidents du township aimaient le regarder briller à l’horizon en rêvant de décrocher un jour le jackpot devant les machines à sous. »
Un autre :
« “Est-ce que vous êtes en train de me dire, m’a-t-il lancé, que je vais devoir utiliser le même lavabo qu’un Noir ? Que je vais devoir boire dans une tasse dont un Noir se sera servi avant moi ?”
Je lui ai demandé :
“Attendez un peu : qui nettoie le lavabo chez vous ?”
Il m’a répondu :
“La bonne.
— Et qui lave votre verre ?
— La bonne.
— Elle est noire ?
— Évidemment.
— Si je comprends bien, un Noir a le droit de toucher votre verre pour le laver sans que vous y trouviez à redire, il a également le droit de nettoyer votre lavabo avec ses mains noires, mais il ne peut pas se les laver au même endroit que vous ?”
Il s’est levé en brandissant les poings. Il était tout rouge. J’ai bien cru qu’il allait me frapper. Sur ce, il m’a tourné le dos puis il est sorti.
Il est revenu plus tard pour me présenter ses excuses.
Il m’a dit :
“Vous m’obligez à réfléchir, et ça ne me plaît pas du tout !” »
mercredi 14 mai 2008
« ... je te promets solennellement que tu ne t’ennuieras jamais. »
Certes pas de quoi se prendre pour Claro ; bibi néanmoins s’autopromeut : parution ce jour d’une traduction légère et court vêtue (à propos de l’auteur : « Brigid Keenan est un savoureux mélange de Mr Bean au féminin et de voyageuse chic à la façon des Victoriennes, le tout assaisonné d’autant d’humour que d’action humanitaire. »)
Extraits :
Le campement avait été établi dans une vaste clairière, au beau milieu d’une forêt dont on disait qu’elle grouillait de serpents, parmi lesquels Bungarus Multicinctus – autrement surnommé « serpent sept pas », car qui se fait mordre n’a pas le temps de faire plus de sept pas avant de s’écrouler raide mort. AW ouvrit la trousse à pharmacie et m’y montra, pour me rassurer, l’anti-venin fourni par le gouvernement britannique mais, en lisant l’étiquette, nous découvrîmes d’une part que le sérum était périmé, de l’autre qu’il n’était efficace que contre les morsures des serpents africains du genre mamba.
Le supérieur d’AW tenant absolument à fumer avant son départ la marijuana que nous lui avions rapportée, un soir, après le dîner que nous l’avions invité à partager avec nous dans notre hutte, nous fîmes « tourner un joint », tous trois de plus en plus mal à l’aise à mesure que les minutes s’écoulaient - de plus en plus grotesques, nous semblait-il. Je serais curieuse de savoir ce que contenait cette cigarette. Je ne me souviens que d’une chose : à une plaisanterie plutôt faiblarde lancée par le grand patron, je me mis à rire poliment, pour me rendre compte bientôt que je ne parvenais plus à m’arrêter. Je ris ainsi pendant trois heures, non pas d’un discret gloussement, mais bien plutôt d’un de ces gros rires vulgaires qui vous prennent au ventre, vous font vous balancer d’avant en arrière en vous tenant les côtes jusqu’à tomber de votre chaise. Le supérieur d’AW ne dissimulait pas sa surprise ; même lui avait conscience que son trait d’humour ne valait pas de pareilles démonstrations. Je fus obligée de quitter la table pour aller m’allonger sur notre lit, d’où ils continuèrent de m’entendre hoqueter dans mon coin. J’étais à la torture, ma tête sonnaillait comme si elle avait été emplie de verre brisé. J’avais l’impression que j’allais devenir folle, mais j’étais incapable de me contrôler.
Des amis du propriétaire nous firent entrer, la porte marquant la transition entre la miteuse ruelle sombre dont nous émergions et une cour gorgée de soleil où trônait une fontaine ; des grappes de fleurs de jasmin dégringolaient en superbes cascades et, tout autour, des embrasures en pierre surchargées d’ornements donnaient sur des pièces mystérieuses et obscures. Mais Fatie me fit presser le pas : elle avait mieux à me montrer. Me prenant par le bras, elle m’invita à gravir un escalier crasseux, puis à longer un couloir empoussiéré jusqu’à la fenêtre d’un palier offrant une vue sur le salon principal. Elle l’ouvrit et me poussa en avant. Mon regard se porta sur une pièce immense et richement décorée, brillant d’autant de feux qu’une boîte à bijoux. J’étais éblouie. Je n’avais jamais rien vu de tel. Murs gris-bleu garnis de frises exquisément découpées dans un bois doré dont on s’était mêmement servi, quoique en dentelles plus délicates encore, pour menuiser les portes des placards dans lesquelles étaient sertis des miroirs ; fresques figurant le détroit du Bosphore ; sol en mosaïque de marbre ; fontaine. C’était stupéfiant, mais à la fois plein de chaleur et de charme. Si une pièce avait le pouvoir de sourire, alors celle-ci me souriait, j’étais ensorcelée. Je tombai dès lors follement amoureuse de Damas.
Des diplomates farfelus, on en trouve dans le monde entier. Le plus déroutant qu’il nous ait été donné de croiser était un émissaire allemand équipé d’un bras artificiel (le droit). La plupart du temps, il le tenait immobile, le faux pouce passé dans la ceinture de son pantalon, mais si vous vous avanciez pour le saluer, il dégageait, afin de la lancer dans votre direction, la main factice que vous n’aviez plus qu’à tenter de saisir au vol pour la serrer. C’était un cauchemar : il y fallait toute la concentration d’un joueur de tennis prêt à recevoir le service adverse sur un court de Wimbledon car, si vous manquiez votre cible, son bras retombait, ballant de la manière la plus embarrassante qui soit.
mercredi 9 avril 2008
Une vie en noir & blanc
On traduit ces temps-ci (à paraître en septembre prochain) l’histoire authentique de Sandra Laing, Sud-Africaine née noire de parents blancs au temps de l’apartheid — qui par trois fois la contraignit à changer de couleur.Un premier extrait ci-dessous :
« Mais à cause de ses cheveux crépus et de sa peau brun clair, diversement qualifiée dans les journaux de teint de miel, de teint caramel, doré ou jaunâtre, le directeur du recensement reclassa officiellement la fillette : elle devint coloured. Elle n’était plus autorisée à pénétrer dans un restaurant, dans une salle de cinéma en compagnie de ses parents ou de ses frères ; il lui était maintenant interdit de s’asseoir avec eux dans l’autobus, de partager le même banc à l’église ou dans un parc public ; de fréquenter la même plage, le même dispensaire ; d’être inhumée dans le même cimetière. Selon la lettre de la loi, elle ne pouvait plus vivre auprès de sa famille blanche, sinon en qualité de domestique. »
Puis cinq minutes (sous-titrées en français) [un peu de patience, si nécessaire, au téléchargement, le jeu en vaut la chandelle] du documentaire que la Sud-Africaine Karien van der Merwe a consacré à Sandra Laing (on en découvrira l’intégralité — en anglais non sous-titré — par ici) :
Un second extrait enfin, édifiant :
« La réintégration de Sandra au sein de la race blanche inspira un correspondant anonyme, qui expédia au ministère de l’Intérieur un article de journal assorti d’un cliché de l’enfant au-dessus duquel on avait écrit à la main : « Foeitog, dit is mos ‘n kaffertije - Quelle honte, c’est une petite Cafre. » On recensa encore une pleine fournée de lettres indignées. Pour ces épistoliers, la fillette faisait figure de symbole. Un exemple suffira. Le message ci-dessous parvint à son destinataire le 9 août 1967 :
Les mots me manquent pour vous exprimer ma consternation, les doutes qui m’étreignent, ma déception, ma colère et mon chagrin. Je ne parviens pas à comprendre comment il est possible que votre ministère ait procédé à une classification pareillement scandaleuse. Je ne puis que plaindre ma race, ma nation (le Volk afrikaner) et mon pays. Un tel acte constitue une trahison de tout ce qu’incarne l’homme blanc. Une trahison de l’histoire de nos ancêtres. Une trahison des Afrikaners blancs d’aujourd’hui. Une trahison de l’avenir de l’homme blanc en Afrique du Sud. Ni vous ni votre ministère n’avez le droit de traiter le sang d’un individu dépourvu de race sur un pied d’égalité avec le Sang de l’Homme Blanc. MAIS IL N’EST PAS TROP TARD. Procédez à un reclassement et déclarez que cette chose est une “Bâtarde”.
Je ne vous livre pas mon nom. Ce n’est pas nécessaire. Je ne suis qu’un Blanc soucieux de protéger la pureté de sa race. »
dimanche 16 mars 2008
Les cages à miel de saint Jérôme
Ce vendredi 14, la Radio Suisse Romande recevait les poètes Nicolas Pesquès et Martin Rueff (respectivement traducteurs de l'Américaine Cole Swensen et d'Eugenio De Signoribus l'Italien).Je ne fais aucune différence dans mon activité entre écrire de la poésie et en traduire. Ça fait partie du travail.
Et la belle formule que Rueff applique tant à un artisanat qu'à l'autre :
« Le “se laisser aller” à la langue. »
Bref, vingt-cinq minutes non négligeables à écouter par exemple ci-dessous :
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