mercredi 30 avril 2008

bosphore

J’ai été fondeur pendant trente-cinq ans, je suis tombé deux fois dans le coma à cause de la chaleur, parce que le métal en fusion sort à 1500 degrés.
Bouclant, citron pressé, ces semaines-ci un turbin.
« Voilà. Je suis abruti par le travail. Quand je tape beaucoup à la machine, je ne vois plus les mots que comme des assemblages de lettres. C’est f - a - t - i - g - a - n - t - E - t - j - e - t - e - m - b - r - a - s - s - e - b - i - e - n - f - o - r - t »
(Raymond Queneau à son fils, 6 janvier 1956)
Pas à l’œil. Non plus pour ceux d’une sur qui ci-dessous geint Vian [bande-son : Calypso Blues], d’une « méchante fe-e-mme », shampooineuse ou bien, boum boum, chez Max et qui s’écartant la corolle rendit certain « moitié coucou ».



Mais au début, on était en casquette, les casques c’est venu après. Ça a pas empêché qu’un gars a été décapité devant moi. Ça marque, ça. Ce qu’on avait surtout, c’était des brûlures de plomb, de zinc ou de soude caustique. On travaillait le plomb à 400 degrés. Vous voyez, on l’écumait sur le chaudron, quoi. J’ai vu des gars, dans ces années-là, en quatre heures, ils s’ingurgitaient sept à huit litres de bière. À l’époque, c’était un boulot de bagnard. Non, même les bagnards l’auraient pas fait.
Ça gravait alors au compas souf(f)re et potasse en mathélem, dans le gras des tables.
Ces chimies loin, ces matières, ce même bois dont on n’est pas fait, ces sorts peu communs. Ces feux et ces températures.
Embrasements non comparables.
Bûcher.
Bûche — Moi, j’ai du plomb dans le corps, quand mes articulations se bloquent, ça vient du plomb — avec l’or doux.
Pas à l’œil certes mais dans la bénévolence.
Alors chut.
Remise des feuillets le 06 mai.

dimanche 27 avril 2008

Un nerf de famille

« Il faut avoir connu Morlaix.
Ce qui y dégoutte de miroitement dans tout. Au centre le canal et la promenade, ses petits muscles ronds en platane, les bornes doigtant les ciels dans les panoramas de vitreuse vitre et la chaîne courant qui saute peu. Trente kilomètres qu’on voudrait en ligne droite et la mer fait au bout une nuit cani de chicots gris-blanc.
Et tout cela porte, à jamais fichée au profond, une ombre longue qui va.
Qui vient.
“Il ne naquit par aucun bout,
Fut toujours poussé vent-de-bout,
Et fut un arlequin-ragoût,
Mélange adultère de tout.” »
(Emmanuel Tugny, Corbière le crevant, Léo Scheer,
Laureli, 2007, page 110)
Une coqueluche à bibi.
Auteur/compositeur/interprète, entre autres, itou — la plume et le ramage — on ouïra cette semaine Les hirondelles dans le « juke-box du honky tonk » (lever l’œil au ciel de la page, à tribord toute).
AJOUT DU 05 MAI : le temps passant, Les Hirondelles désormais trissent ici :



Filer aussi par ici, et puis repasser par là.

mercredi 23 avril 2008

Scolies

Il sentit le contact
des deux —
et il y eut les galops du cœur — bras frais. De près, cette fois, — toutes les fois la langue, toutes, tout à fait ferrantfriandise fraîche et grosse et moelleuse abondance du pansu bout glutineux contre le RIZ LA ┼on rentre

il vit les yeux dorés —
l’œil bleuet qu’un rêve en sus... —, piquetés de lueurs — contre l’ivresse —, les joues triangulaires — (joue) —, les dents — ses dents aveuglantes parmi les glouglous et comme eux claires
— luisantes.
Et comment prendre cela qu’on dit par les cornes.

Une seconde —
l’ivresse grasse (le risque) du sentiment —, il goûta la pression — textile, tricot coton cuir sang sec, popeline, aussi suède, de l’acrylique — tendre des lèvres entrouvertes — inamicaux bords inamicaux de la plaie —, une seconde il eut tout contre lui — lèvre effarée — le corps — cherchant — drapé de soie — à tâtons pile sa lippe — resplendissante — ce pantalon shantung puce — et déjà il était — sonnant le creux mieux qu’un moule de chocolatier,

seul,
déjà —
on rentre — il s’éloignait, — toutes les fois la langue, toutes, tout à fait ferrant — elle souriait de loin, un peu triste, — “Visionné Un homme et une femme, [bravo - je vous aime - anne - montmartre 15 40], aussi sec hameçonnant ; d’où l’idée de t’en faire part ? ça
” —
elle se consolerait vite, —
« le désir d’y voir clair entravé par le souci de s’épargner le spectacle du pire » — on le voyait aux coins — contre l’ivresse grasse du sentiment — déjà relevés de ses yeux jaunes — il quittait — l’œil, l’œil très, l’œil qui mange et mangé, l’œil bleuet, le champ qu’en rêve
— la pièce, rester était impossible —
on est en train de rentrer ?

Il fallait tout reprendre au début et, cette fois, ne plus s’arrêter en route.
La cantilène à bibimode piètre

Il remonta —
cantilène gélive, mode : haridelle du cœur boiteuse
— au sommet de l’immense bâtiment,
n’en finissons pas, voulez-vous, de rentrer

se jeta dans le vide,
et sa tête fit une
méduse rouge sur l’asphalte de la cinquième avenue.



« Il sentit le contact des deux bras frais. De près, cette fois, il vit les yeux dorés, piquetés de lueurs, les joues triangulaires, les dents luisantes. Une seconde, il goûta la pression tendre des lèvres entrouvertes, une seconde il eut tout contre lui le corps drapé de soie resplendissante et déjà il était seul, déjà il s’éloignait, elle souriait de loin, un peu triste, elle se consolerait vite, on le voyait aux coins déjà relevés de ses yeux jaunes — il quittait la pièce, rester était impossible — Il fallait tout reprendre au début et, cette fois, ne plus s’arrêter en route. Il remonta au sommet de l’immense bâtiment, se jeta dans le vide, et sa tête fit une méduse rouge sur l’asphalte de la cinquième avenue. »
(
Boris Vian, Le Rappel)

dimanche 20 avril 2008

« Cette table, cette plume, ce papier » (annoncette)

Rataplan :
à venir de temps en temps une rubrique « Intime triperie » — les jours comme ils vont chez bibi — quoiqu’avec, on y compte, le quant-à-soi.

« La grande difficulté quand on écrit son journal dit monsieur
Songe c’est d’oublier qu’on ne l’écrit pas pour les autres... ou plutôt de ne pas oublier qu’on ne l’écrit que pour soi... ou plutôt d’oublier qu’on ne l’écrit pas pour un temps où on sera devenu un autre... ou plutôt de ne pas oublier qu’on est un autre en l’écrivant... ou plutôt de ne pas oublier qu’il ne doit avoir d’intérêt que pour soi-même immédiatement c’est-à-dire pour quelqu’un qui n’existe pas puisqu’on est un autre aussitôt qu’on se met à écrire...
Bref ne pas oublier que c’est un genre d’autant plus faux qu’il vise à plus d’authenticité, car écrire c’est opter pour le mensonge, qu’on le veuille ou non, et qu’il vaut mieux en prendre son parti pour cultiver un genre vrai lequel s’appelle littérature et vise à tout autre chose que la vérité.
Conclusion, ne pas écrire son journal... ou plutôt ne pas le considérer comme sien si on l’écrit. Ce n’est qu’à ce prix qu’il parviendra à l’intimité qui est le contraire de l’authenticité lorsqu’on se mêle d’écrire. »

vendredi 18 avril 2008

La forme du nuage

c'est ce silence du frisson, l'heure aux bobèches des femmes travaillant dans la neige considérable de lits et s'ouvrant d'une pièce de cent sous, leur chevelure en éventail (et d'où vient que ces serpents exsudés se parcourent de lueurs d'acajou maximales au point qu'on les croirait allant se perdre, comme appelés, au bois du châlit, veines torréfiées, racines inverses ?), dans tel tain peut-être se mirant, se bornant à constater la suée, les joues striées d'orvets crissants, Anguis Fragilis grinçant à force de luire, électriques et moites, nerveux ; telle fièvre tiédie de la prunelle, dents et lèvres et sourcil étincelant, un pois lacté qu'au front la bougie colle, sur les pommettes, la pointe du menton ; la goutte crémeuse entre les clavicules et tout ce qu'on sait de ces scènes pour les avoir manquées, cependant qu'à la porte un grand taiseux se tient, quelque chose, aussi, d'allumé par les chandelles, la fine moustache d'acier, plus haut le cheveu mieux pommadé qu'un dos de blaps, mais si disparaissant, malgré cette pâte de réglisse, dans sa grossière chemise que pour ce tissu-là, sa rudesse, d'office on sait, pour son rêche contre le rêche du bois, pouvoir lui attribuer, si apprêté soit-il et même avantageux, la menuiserie du chambranle dont il tire son mi-corps d'ombre, la varlope et des copeaux sillonnés fin, leur parfum, plus loin la sciure, sa pose à lui semi penché sur l'outil et c'est comme si (en vue rapprochée, la lame qui mord dans le madrier tendre), de l'homme une moitié s'obstinait à s'engloutir dans le culot des ténèbres, sauf l'habit, l'odeur et l'épais pli, le vêtement, de coutil presque à l'instar du matelas où la femme encalminée dans l'avalanche blanche, quasi corps mort, bien que chaud, très, semble à deux doigts de fumer comme un linge humide au feu

jeudi 17 avril 2008

Collationcollection

amandes anchois à l'huile anis vert banon au poivre besace de saint rémi bouquets de menthe brique de brebis carvi blond moulu cèpes épicéa chorizo de rioja cocos blancs cocos rouges curry madras fedou figues noires fougassettes aux grattons grelots aux noix gros pain klachel matlor melon mignonnettes pur porc oignons doux olives orge perlé pain semoule pavés de morue pèbre d'ase pierre des lauriers sarriette saucisse sèche serpolet tentation de saint félicien
cette balance roberval

mercredi 16 avril 2008

« Sa petite gueule rose en délicate supplique »




Manière, aussi, de saluer au passage miss Carla/Dada.

« Je l’aimais, petite bourgeoise à habitudes et conforts, capitaliste en son fauteuil, mais aussi anarchiste qui détestait obéir quand je lui disais de rester couchée, ange kleptomane, petite tête sérieuse même quand elle folâtrait, usine à ronrons, petite bonne femme joufflue et foufflue, silencieuse damette aux moustaches, paix et douceur devant le feu, soudain si lointaine et digne, légendaire.
[...]
Alors, j’ouvrais le frigidaire et j’en sortais du foie cru, je le découpais avec des ciseaux et tout allait bien de nouveau. Idylle. J’étais pardonné. La queue vibrante d’impatience et de bonheur, elle fabriquait des ronrons premier choix, frottait sa frimousse contre ma jambe pour me faire savoir combien elle m’aimait et me trouvait charmant de découper du foie. Lorsque le foie était prêt dans la soucoupe, j’aimais ne pas le lui donner tout de suite. Je me promenais à travers le hall et le salon avec des méandres, et elle me suivait partout en grande fête, avec une démarche de marquise, cérémonieusement, enfant modèle et grande maîtresse de la cour, habillée soudain de gala, son noble panache frémissant et dressé, me suivait à pas mignons feutrés, si empressée en son menuet charmant, légère de convoitise et d’amitié, les yeux levés vers la sainte soucoupe, si fidèle et dévouée et prête à aller au bout du monde avec moi. Mon cher petit faux bonheur. »
(Albert Cohen, Belle du Seigneur, Folio Gallimard, 1968 pour la première édition, p. 424-427)

mardi 15 avril 2008

De bric (annoncette)

Rataplan :
à venir ici ou là une rubrique « Bestiolaire ».

De broc (annoncette)

Rataplan :
à venir de loin en loin une rubrique « Quinquets dans la ville » (textaillons ou photos) - cf. par anticipation le
17 mars 2008.

dimanche 13 avril 2008

« C'est ton chaos psalmodié »

[in Thibet, Victor Segalen]

III
Même si je meurs plongeur à la mer saumâtre, mauvaise au goût,
Ou nageur à plat dessus la plaine,
Ou de mort tiède étalé dans l’immobile lit trop doux,
Je n’omettrai point de mon haleine
Ardente, — cri de rappel, — le souvenir à voix d’airain
De ton premier geste souverain.
Thibet, d’un bond tu m’apparus, — le monde changé, — vierge énorme
Au delà des monts de mon désir ;
Épaulant le Ciel-Océan de ton promontoire sans norme,
Radjah du gigantesque gésir.
L’espace a durci : le poids tombe ; l’eau se fait lutte mouvante ;
Ici, tout dévale de ton haut ;
Et l’eau et l’espace et le poids et je ne sais quoi d’épouvante,
Descend, majestique en Tes troupeaux :
Ces humains ! Ces taureaux enrobés ! des deux arcs m’encornant, — deux mains m’empoignant,
Intrus et interdit dès l’orée ;
Ces géants grenats et grands, faces saintes, démarche délurée,
Ces bucranes vivants et grognants !

XVII
Ce n’est pas seulement l’horreur et le vertige de puissance
Que détient ton monde Thibétain...
Ni cette austère et superbe affrontée, ni ce rugissement d’insolence
Que portent tes fronts éléphantins,
Pays rebelle et âpre lieu, — mais voici que ta vallée haute
Enclose, o désespérante si loin.
C’est la prairie inattendue, c’est l’auberge claire, don et joie de l’hôte
C’est le chant des fleurs...
Voici le vallon que je sais, — Prairie enclose ! Prairie haute,
O calme et fleuri, o doux Thibet !
Tu as des vallons que je sais à peine penchés vers la terre
Des champs immobiles m’attendant...
Des mousses douces, et terrains mous où poussent et tremblent les airelles
Toute une forêt floréale
Une retraite, un rêve haut : un reliquaire aux joies encloses
Vallon des vallées impériales
Cependant que de branche à branche noire comme les guirlandes des années
Volent longissimes les usnées.

LVII
Après ces cris, ces hurlements, ces imprécations orantes...
Une seule, un seul vœu : à ton image, Thibet ; sur le plan des châteaux surnaturels
Laisse-moi bâtir et orner la petite chambre que tout homme bâtit en lui-même,
Ou — brute populaire — ne bâtit pas.
Moins haute que le Potala, qu’elle soit bâtie sur son arête...
Au dedans, — beurrée de douceurs, copieuse et sucrée, mijotante et mystiquement mûre,
Avec des recès plus noirs et plus riches, — l’éclat des coups sur l’œil fermé, le jaillissement...
Avec son orchestre de voix mélopéennes, — mais amoureuses, rugissantes au seul démon d’amour
Avec des conjurations dépeçantes pour mes ennemis
Qu’ils soient, ceux-là, mis en pièces !...
Que la demeure de mon âme devienne cette âme Thibétaine !
Mais au-dehors, les fenêtres et le toit pur... S’ouvrent tout grands sur tes abîmes
Tes vallons, tes creux, la carrure de ce pays,
Que du bout de mes doigts écrivant, mais frémissant de paroles pulpées
De mes deux mains saisissant et secouant ton immense sujet, pays de Bod
J’ai tenté d’enlacer en Poëme, cet hymne exutoire...
D’autres parmi les hommes, ont choisi leurs dieux parmi les hommes !
Et ! Thibet, c’est dans la face de la Terre
Que choisissant son visage le plus majestueux, le plus expressif,
Je t’ai fait, Pèlerin découragé, la Hauteur, le Symbole, — le Dieu.

[ajout du 18 avril 2008 : voir également de ce côté-ci...]

vendredi 11 avril 2008

La mauve par la racine

À semi grandir au sein du vieux, l’on apprit comme un siècle plus tôt qu’on raffole de quelque chose mais qu’on adorait quelqu’un — et qu’encore estimer prou n’y suffit pas. « C'est par abus qu'on emploie adorer pour aimer beaucoup [...]. Delille dit que Voltaire adorait le café. Un autre adore les huîtres. De telles expressions, dites sérieusement, corrompent la langue. » L’œil à table en cas d’hérésie virait torve, la giboulée non mince
et bordée pour suivre.
Vint — feu le vieux mais igné, par devers soi consumable à l’envi — le sentimentalement démissionnaire.
Au bar, dit-on, du Louxor.
Mais je suis une merde et je vous emmerde.
Dire du coup (manumission) qu’on adore, oui, ce dessin de
François Matton.
Je suis un poète et je vous emmerde.
Que sa violine affole — qui n’en serait raffolé ?



C’est la belle emplie d’aplat parme, l’agenouillement lilas puis les mains qu’on pressent, jointives, que l’on flaire, prophétise — de même la face lisse — c’est à l’économie et pour la raison même émeut —, donc les mains, soupçonnées juste, conjecturées, trempant à ce bain
zinzolin que la croupe et le ventre, et les seins, suceraient comme des pailles à l’égal d’un sirop — le galbe, on note, du mollet droit jarretant l’autre cuisse n’est pas rien — jusqu’aux pieds esquissés. C’est la tartine améthyste et les promesses du quatre-pattes. La douceur de l’uniment appliqué, du badigeon prune.
Ça appelle le geste, ce qu’on exige de suave et de la véhémence.
Une virulence quetsche.
Un tue-chien comestible.

mercredi 9 avril 2008

Une vie en noir & blanc

On traduit ces temps-ci (à paraître en septembre prochain) l’histoire authentique de Sandra Laing, Sud-Africaine née noire de parents blancs au temps de l’apartheid — qui par trois fois la contraignit à changer de couleur.

Un premier extrait ci-dessous :
« Mais à cause de ses cheveux crépus et de sa peau brun clair, diversement qualifiée dans les journaux de teint de miel, de teint caramel, doré ou jaunâtre, le directeur du recensement reclassa officiellement la fillette : elle devint coloured. Elle n’était plus autorisée à pénétrer dans un restaurant, dans une salle de cinéma en compagnie de ses parents ou de ses frères ; il lui était maintenant interdit de s’asseoir avec eux dans l’autobus, de partager le même banc à l’église ou dans un parc public ; de fréquenter la même plage, le même dispensaire ; d’être inhumée dans le même cimetière. Selon la lettre de la loi, elle ne pouvait plus vivre auprès de sa famille blanche, sinon en qualité de domestique. »

Puis cinq minutes (sous-titrées en français) [un peu de patience, si nécessaire, au téléchargement, le jeu en vaut la chandelle] du documentaire que la Sud-Africaine Karien van der Merwe a consacré à Sandra Laing (on en découvrira l’intégralité — en anglais non sous-titré — par
ici) :




Un second extrait enfin, édifiant :
« La réintégration de Sandra au sein de la race blanche inspira un correspondant anonyme, qui expédia au ministère de l’Intérieur un article de journal assorti d’un cliché de l’enfant au-dessus duquel on avait écrit à la main : « Foeitog, dit is mos ‘n kaffertije - Quelle honte, c’est une petite
Cafre. » On recensa encore une pleine fournée de lettres indignées. Pour ces épistoliers, la fillette faisait figure de symbole. Un exemple suffira. Le message ci-dessous parvint à son destinataire le 9 août 1967 :
Les mots me manquent pour vous exprimer ma consternation, les doutes qui m’étreignent, ma déception, ma colère et mon chagrin. Je ne parviens pas à comprendre comment il est possible que votre ministère ait procédé à une classification pareillement scandaleuse. Je ne puis que plaindre ma race, ma nation (le Volk
afrikaner) et mon pays. Un tel acte constitue une trahison de tout ce qu’incarne l’homme blanc. Une trahison de l’histoire de nos ancêtres. Une trahison des Afrikaners blancs d’aujourd’hui. Une trahison de l’avenir de l’homme blanc en Afrique du Sud. Ni vous ni votre ministère n’avez le droit de traiter le sang d’un individu dépourvu de race sur un pied d’égalité avec le Sang de l’Homme Blanc. MAIS IL N’EST PAS TROP TARD. Procédez à un reclassement et déclarez que cette chose est une “Bâtarde”.
Je ne vous livre pas mon nom. Ce n’est pas nécessaire. Je ne suis qu’un Blanc soucieux de protéger la pureté de sa race.
»

lundi 7 avril 2008

Paris brûle-t-il ?

« Le feu est pour l’homme qui le contemple un exemple de prompt devenir et un exemple de devenir circonstancié. Moins monotone et moins abstrait que l’eau qui coule, plus prompt même à croître et à changer que l’oiseau au nid surveillé chaque jour dans le buisson, le feu suggère le désir de changer, de brusquer le temps, de porter toute la vie à son terme, à son au-delà. Alors la rêverie est vraiment prenante et dramatique ; elle amplifie le destin humain ; elle relie le petit au grand, le foyer au volcan, la vie d’une bûche et la vie d’un monde. L’être fasciné entend l’appel du bûcher. Pour lui, la destruction est plus qu’un changement, c’est un renouvellement. »
(Gaston Bachelard, Psychanalyse du feu, Gallimard, Folio essais, 1949 pour la première édition, page 39)

vendredi 4 avril 2008

Dans la bourriche à l'interclasse

C’est une cour, c’est des gniards, c’est hier :
L’institutrice : « Croyez-vous que ça vous soit possible d’être copains ?
— Oui, oui, ça peut possible, ça peut possible.
— Oui, pour moi aussi, mais faut lui dire qu’il arrête, parce que mon prénom, il s’appelle pas comme ça. »

Et c’est
Michon :
La récréation nocturne me jeta dehors : le grand vent soulevait dans la cour toute noire d’étranges papiers froissés, lunaires mais obscurs, des journaux ouverts qui soudain s’enlevaient et trouaient la nuit, tout blancs et spectraux comme des hiboux, à la merci d’un rien ; tournoyant, ils sombraient. Je m’abîmais dans ces disparitions infimes ; je pleurais et déguisais mes pleurs. D’autres godiches de première année, comme moi enracinés dans les longs préaux, regardaient avec des yeux ronds ce puits d’ombre où des choses débiles tombaient ; la lumière jaune du préau qui d’aplomb sur leurs têtes s’inclinait, les amenuisait, les isolait, ils n’osaient y faire que de petits gestes, touchaient dans une poche un canif, regardaient avec une lenteur imbécile leur montre neuve, esquissaient un pas vite renoncé, furtivement se baissaient et ramassaient un marron dont ils ne savaient plus que faire, en pétrissaient un peu l’énigmatique écorce, il disparaissait dans la poche des blouses, on n’y pensait plus. Certains, sous leur béret, s’abolissaient ; d’autres, en blouse trop longue, flottaient comme des petits vieux ; ils se savaient stupides, devinaient tous leurs gestes frappés d’ineptie ; ils avaient le cœur gros.
(Vies minuscules)

jeudi 3 avril 2008

« et les os broyés étaient tamisés »

« Dans les chambres à gaz
la police serra les gens tout près les uns des autres
de sorte qu’hommes et femmes se tenaient debout, en se montant sur les pieds les uns des autres —
et les portes furent fermées.
Mais le moteur pour fournir le gaz
ne put pas démarrer.
Une heure, puis deux et presque trois passèrent,
et dans la chambre à gaz on entendait des cris
et beaucoup priaient.
Le Professeur qui avait posé son oreille contre l’une des portes de bois
se tourna, sourit et dit, “Tout à fait comme une synagogue.”
Et puis le moteur se mit à fonctionner :
en une demi-heure environ
tous, dans la chambre à gaz, étaient morts. »
(Charles Reznikoff, Holocauste, traduit de l’américain par Auxeméry, Prétexte Éditeur, 2007, p. 55-56)
On signale une encyclopédie (en cours de constuction) consacrée aux génocides et crimes contre l’humanité :
Online Encyclopedia of Mass Violence.
En partenariat avec le CNRS et l’IEP-Paris.
On regrettera avec
Jacques Sémelin, directeur scientifique du projet, qu’un manque de moyens financiers empêche la mise en ligne d’une version française (les appels à Valérie Pécresse et ses services sont pour le moment restés vains).
« Sa sœur cadette s’avança vers un des Allemands —
avec une autre fille, une des amies de sa sœur —
et elles demandèrent qu’on les épargne,
elles se tenaient là debout nues devant lui.
L’Allemand les regarda dans les yeux
et les abattit toutes les deux — sa sœur et sa jeune amie ;
elles tombèrent
en s’étreignant. »
(Ibid, page 42)

mercredi 2 avril 2008

The Human Stain : spots

(Philip Roth, La tache, Folio Gallimard, Traduit de l’américain par Josée Kamoun, 2002 pour la traduction française)
(Pages 11, 18, 44, 67-69, 79, 145, 151, 178-179, 183-184, 188, 191, 201-203, 225, 233, 247, 253, 283, 284, 289, 304, 333, 372, 384, 391, 402, 418, 419, 433, 480)

/ À l’été 1998, mon voisin, Coleman Silk, retraité depuis deux ans, après une carrière à l’université d’Athena où il avait enseigné les lettres classiques pendant une vingtaine d’années puis occupé le poste de doyen les seize années suivantes, m’a confié qu’à l’âge de soixante et onze ans il vivait une liaison avec une femme de ménage de l’université qui n’en avait que trente-quatre.
/ « Est-ce que quelqu’un connaît ces gens ? Ils existent vraiment, ou bien ce sont des zombies ? »
/ On s’en fout, me disais-je, on sera bientôt morts tous les deux, de toute façon. Alors je me suis levé, et là, sur la terrasse, Coleman Silk et moi nous nous sommes mis à danser le fox-trot.
/ Il est de notoriété publique
que vous exploitez sexuellement
une femme opprimée et illettrée
qui a la moitié de votre âge./ C’est avec déception que j’ai pris conscience de tout cela. Pour renoncer à la société, s’abstenir de toute distraction, s’imposer le détachement de toute ambition professionnelle et de toute illusion sociale, de tout poison culturel, et de toute intimité séduisante, pour s’astreindre à la réclusion rigoureuse des ermites qui se claustrent dans des cellules, des cavernes ou des huttes au fin fond des forêts, il faut une trempe plus opiniâtre que la mienne. [...] Alors, puisque j’ai fait de mon isolement radical une existence riche, pleine, solitaire, pourquoi, de but en blanc, me sentirais-je en manque ? En manque de quoi ? Ce qui n’est plus là n’est plus là. On ne peut pas assouplir la rigueur, défaire les renoncements. En manque de quoi ? La réponse est simple : en manque de tout ce qui m’inspirait de l’aversion ; de tout ce à quoi j’avais tourné le dos. L’imbroglio de la vie.
/ Et Coleman et Faunia, morts tous deux aujourd’hui, pris dans le flot de l’inattendu, au fil des jours, des minutes, détails eux-mêmes dans cette surabondance./ Rien ne dure et pourtant rien ne passe. Et rien ne passe justement parce que rien ne dure.
/ Contrairement à une idée reçue, les Noirs à la peau claire n’étaient pas toujours mieux traités.
/ « Que peut-on éviter Dont la fin est voulue par les dieux tout-puissants ? »
/ Sa chevelure valait le coup d’oeil, cascade d’anglaises tirebouchonnées, labyrinthe, auréole, dense comme de l’étoupe, chaque boucle assez volumineuse pour faire figure d’ornement de Noël. Toute son enfance perturbée semblait être passée dans les entrelacs de cette chevelure serpentine, cette chevelure arborescente.
/ « Qu’est-ce que je suis ? Les blancs ou les noirs, je te laisse le choix, à toi de jouer. — C’est comme ça que tu joues, toi ? — Mais oui. — Alors quand tu sors avec des Blanches, elles te prennent pour un Blanc ? — Elles croient ce qu’elles veulent. — Alors moi aussi, je crois ce que je veux ? — On ne change pas les règles en cours de partie. »
/ Face à l’angoisse de sa mère, Coleman sentit sourdre en lui la peur irréelle, délirante, d’avoir choisi Iris Gittelman uniquement parce que sa physionomie pourrait expliquer la texture des cheveux de leurs enfants.
/ Il l’assassinait. On n’a pas besoin de tuer son père. Le monde s’en charge. Il y a des tas de forces qui guettent le père. [...] Celle qu’il faut assassiner, c’est la mère. Et il était en train de s’y employer. [...] Il l’assassinait au nom de son exaltante idée de liberté !/ « Si Clinton l’avait enculée, elle aurait peut-être fermé sa gueule. [...] S’il est pas foutu de percer Monica Lewinsky à jour, avec Saddam Hussein, il va être un peu mal. »
/ Il croit qu’elle pense à tout ça, depuis le temps que ça dure, la mère, le beau-père, les villes du Sud, les villes du Nord, les hommes, les coups, les boulots, le mariage, la ferme, le troupeau, la faillite, les enfants, les enfants morts, et peut-être, oui... Peut-être est-ce à cela qu’elle pense, maintenant qu’elle est toute seule dans l’herbe, pendant que les gars fument et ramassent les reliefs du déjeuner, même si elle, elle croit penser aux corneilles.
/ Tout change avec le désir. C’est la réponse à tout ce qui a été détruit.
/ Et, quelque quarante ans plus tard, alors qu’il roulait vers chez lui, en proie à ses propres rancœurs, tout en se remémorant les meilleurs moments de sa vie — la naissance de ses enfants, l’allégresse, l’excitation toute innocente qui avait accompagné ces naissances, son vœu de silence ébranlé par l’exubérance, son vœu presque annihilé par le soulagement immense — il se remémorait aussi la pire nuit de sa vie, celle où, du temps qu’il était dans la marine, il s’était fait expulser du bordel de Norfolk, le célèbre bordel blanc, Chez Oris.
/ Delphine Roux
/ ... cette autre peur d’enfant précoce : passer inaperçue. Trembler d’être découverte, brûler de se faire remarquer — cruel dilemme./ On ne cesse de périr. Quelle idée ! De quel cerveau malade est-elle sortie ? Et pourtant, qu’il fait beau aujourd’hui ! C’est un jour béni, un jour parfait, qui ne laisse rien à désirer dans une villégiature du Massachusetts, elle-même la plus jolie, la plus bénigne que la terre ait portée.
/ Et quand tout sort, en effet, quand tout est dehors, jusqu’à la dernière pulsation, le pianiste se lève et s’en va en nous abandonnant à notre rédemption. Avec un petit signe de la main désinvolte, il disparaît, et quoiqu’il emporte avec lui son feu avec une énergie prométhéenne, nos propres vies nous paraissent à présent inextinguibles. Que personne ne meure !
/ Lorsque Les sortit de l’hôpital des vétérans et qu’il se lia avec son groupe de soutien pour ne pas retomber dans l’alcool ni piquer des crises, le but à long terme que lui fixa Louie Borrero fut un pèlerinage au Mur — sinon le vrai, celui de Washington, le Monument aux morts du Vietnam, du moins le Mur ambulant, qui arriverait justement à Pittsfield en novembre.
/ « Semper fi ! »
/ DEUX ENFANTS ASPHYXIÉS DANS UN INCENDIE DOMESTIQUE
/ Ici elle ne se sert que de cinquante pour cent de son intelligence, alors qu’à Paris elle comprenait chaque nuance. Quel est l’intérêt d’être intelligente, ici, puisque du fait que je ne suis pas du pays, je deviens bête ipso facto...
/ Deux enterrements.
/ Les potins, la jalousie, les rancœurs, l’ennui, les mensonges, ces fléaux des trous perdus. Non, les poisons de la province n’arrangent pas les choses.
/ « Coleman Silk était mon ami. Il n’a pas fait cette embardée fatale. C’était impossible. Pas comme ça. On l’a forcé à quitter la chaussée. Je sais qui est responsable de la mort de votre fille. Et ce n’est pas Coleman Silk. [...] C’est son ex-mari, ai-je dit. C’est Farley. »/ ... un instant plus tôt, nous étions, sur les instances croissantes de Mahler, dans le cercueil avec Coleman, en phase avec la terreur de l’éternité et le désir effréné d’échapper à la mort, et voilà que tout à coup, Dieu sait comment, nous nous retrouvions à soixante ou soixante-dix personnes au cimetière pour le regarder porter en terre, rituel passablement simple, solution au problème qui en vaut bien une autre et pour autant jamais tout à fait compréhensible : chaque fois, il faut le voir pour le croire.
/ J’ai entendu le début du kaddish avant de comprendre que quelqu’un l’avait entonné. Sur le moment, j’ai cru que la prière nous parvenait d’un autre coin du cimetière, alors qu’elle était prononcée sur l’autre rive de la tombe où Mark Silk, le fils benjamin, le fils rebelle, le fils qui, comme sa sœur jumelle, ressemblait le plus à son père, se tenait debout tout seul, son livre à la main et le yarmulke sur sa tête, chantant à voix basse, entre ses larmes, la prière juive familière.
/ « Maman est morte sans avoir jamais compris pourquoi Coleman avait fait ça. [...] Coleman n’avait jamais regimbé devant le fait d’être noir. Pas tant que nous l’avons connu, en tout cas. C’est vrai. Être noir ne lui avait jamais posé de problème. »/ La glace blanche du lac encerclant une tache minuscule, un homme, seul marqueur humain dans toute cette nature, telle la croix que trace l’illettré sur la feuille de papier : c’était là, sinon toute l’histoire, du moins le tableau dans son entier. Il est rare qu’en cette fin de siècle la vie offre une vision aussi pure et paisible que celle d’un homme solitaire, assis sur un seau, pêchant à travers quarante-cinq centimètres de glace, sur un lac qui roule indéfiniment ses eaux, au sommet d’une montagne arcadienne, en Amérique.